
Photo 1 : Décembre 2009. L'une des étapes de la fabrication du petit cheval à bascule qui sera offert à Noël. Photo 2 : La petite semble heureuse du cadeau de son papi mais la plus émue des deux, c'est sûrement sa Maman... Ah que j'hésite à vous raconter cette page d'une histoire toute simple mais que je trouve trop belle pour ne pas la partager. C'est que j'ai toujours peur de tomber dans le piège du journal intime! Il se peut qu'à la fin, je sois envahie d'un accès de pudeur ou d'un sursaut de lucidité et que je ne clique pas sur « publier le message ».
J'ai probablement été influencée parce que je viens de terminer la lecture d'un bouquin que j'ai beaucoup aimé,
Enquête de paternité, par Geneviève Landry, photographies de Sébastien Raymond, aux éditions de l'Homme. Ce recueil de textes m'a touchée, émue, bouleversée et charmée, il présente d'ailleurs sous une forme qui ressemble à mon blogue (photo et texte) les multiples paternitudes de plusieurs Québécois, des bijoux de diversité et d'humanité.
... un homme qui aimait les enfants. Il se reconnaissait en chacun d'eux. Il aimait aussi le bois, à tel point qu'il en avait fait son métier. Dès les premières rêveries un peu sérieuses avec celle qui allait devenir sa compagne, ils s'étaient mis d'accord dans l'enthousiasme sur le fait qu'ils voulaient sans trop attendre mettre au monde et faire grandir des petites personnes qui deviendraient grandes, capables d'aimer et d'être aimées.
La vie si belle qu'ils se construisaient au jour le jour leur apprenait tout doucement qu'il ne suffit pas de rêver à la même chose pour que le miracle se produise et que ce rêve devienne réalité. Parfois, ce qui semble si facile pour les uns s'avère plus difficile pour d'autres, sans qu'il y ait nécessairement une explication. Cette attente leur semblait certains jours plus difficile, elle devenait un manque criant et ils se consolaient en s'aimant davantage, en rêvant encore plus et en ayant autour d'eux beaucoup d'enfants, ceux de leurs familles et de leurs amis.
Ainsi, à chaque fois qu'ils apprenaient la naissance prochaine d'un enfant dans leur entourage, l'espoir suscité par cette nouvelle vie donnait à cet homme l'élan qu'il fallait pour passer de longues heures dans son atelier à fabriquer un cadeau fait de ses mains, un berceau, une couchette ou un petit cheval à bascule qu'il imaginait galoper au rythme du coeur battant d'un enfant heureux. Quand il sciait ou qu'il assemblait les morceaux bien lisses du bois blond, elle allait souvent le rejoindre pour l'aider ou sabler des détails mais plus encore pour voir dans son visage et ses mains les expressions de son attendrissement qui la rendait si amoureuse.
Oh il en a fabriqué plusieurs au fil des ans de ces petits chevaux qui faisaient la joie de ceux et celles qu'ils voyaient grandir autour d'eux. Il sublimait ainsi son désir d'enfant qui prenait tant de temps à se dessiner. Il ne désespérait jamais tout à fait, il disait à la blague qu'il se pratiquait pour quand ce serait leur enfant à eux. Toute la peine, comme l'espoir, se transformaient dans l'atelier en choses belles, aux couleurs de l'enfance et du bois presque caressé.
Au bout de huit longues années d'attente, d'innombrables allers-retours de l'espoir au chagrin, le miracle s'est produit, le rêve allait peut-être se réaliser, du moins, il était à leur portée, puisque la cigogne s'annonçait avant la fin de l'année. Jusqu'à la toute fin de cette grossesse tant espérée, il n'osait pas commencer la fabrication d'un petit cheval à bascule ni quoi que ce soit d'autre, un peu comme s'il ne voulait ni provoquer le sort ni brusquer le destin.
Il est devenu papa...
Chaque jour, sa petite fille lui faisait vivre tellement de bonheur, d'instants magiques et de découvertes qu'il n'avait jamais de temps libre pour aller dans son atelier. Il remettait toujours à plus tard la fabrication d'un petit cheval à bascule ou d'un morceau spécial qu'il voulait parfait et rien que pour elle. Les années passaient, il développait avec sa fille une relation exceptionnelle dans la confiance et la complicité mais jamais le travail du bois n'en faisait partie, tous deux préférant les constructions de camps en forêt, les maisonnettes, les boîtes à savon, les radeaux, les expéditions de canot, la pêche, les sports d'équipe et toutes sortes de projets plus fous les uns que les autres et qui les animaient comme les deux enfants du même âge qu'ils devenaient quand ils jouaient ensemble.
Un jour, pourtant, elle lui a demandé pourquoi il n'avait pas fait pour elle un petit cheval à bascule ou un berceau comme elle en avait si souvent vus chez ses cousins plus vieux qu'elle et les enfants des amis. Il n'avait rien trouvé à lui répondre mais lui avait demandé si ça la chagrinait. Elle lui avait répondu que non, elle ne s'en désolait pas mais se posait seulement la question. Et puis, elle avait ajouté qu'elle avait probablement eu le meilleur en tout, avec un père si présent et tellement de son âge!
La petite grandissait, poursuivant son chemin, fabriquant son propre bonheur, à la mesure de ses projets, ses découvertes et ses espoirs. Devenue adulte, elle est tombée amoureuse d'un homme qui aimait les enfants et qui se reconnaissait en chacun d'eux. Il aimait aussi le cinéma, à tel point qu'il en avait fait son métier...
Ils n'ont pas eu à désirer longtemps un enfant, la vie leur a offert l'occasion de devenir parents assez tôt. Pour le plus grand bonheur de tout le monde d'ailleurs, y compris de celui qui n'avait pas fabriqué de cheval à bascule depuis près de 25 ans. Pour une deuxième fois dans sa vie, il allait connaître le bonheur d'aimer tellement cette autre petite fille, sa petite-fille cette fois. L'émerveillement n'en était que plus profond.
Aussitôt que sa petite-fille lui a fait ses premiers sourires, il en a eu le coeur chaviré. Comme avant. Il pensait à elle à toute heure du jour et il s'en ennuyait s'il était quelques jours sans la voir. Alors, dans son atelier, il a recommencé à sublimer son ennui d'enfant, à vouloir travailler le bois blond. Il a cherché les bonnes pièces parmi ses retailles, choisi les noeuds bien placés, les goujons de la bonne taille, redessiné chaque montant sur papier, chaque courbe devait être calculée, il a déniché deux billes vertes pour les yeux, retrouvé ses outils pour le laminage, la découpe arrondie, l'assemblage et le sablage, le fini qui donnerait une belle teinte au bois et tout ce qui deviendrait le petit cheval à bascule de Félixe, celui qu'il lui offrirait à Noël, juste après ses premiers pas, avant même qu'elle célèbre son premier anniversaire.
La quintessence de la paternité, comme de la grand-paternité, peut parfois se mêler à l'essence et la quintessence du bois. Et l'amour, comme le désir d'enfant, ça peut se retrouver en condensé dans un petit cheval à bascule...