
Photos 1 et 2 : Les hérons. Je les pourchasse de ma caméra depuis des années sans succès. Chez moi, sur mon lac, il y a 103 îles, dont une qu'on appelle la Héronnière où j'ai pu voir plein de spectacles touchants et drôles au fil des années mais je n'ai jamais pu les croquer sur le vif avec mon petit appareil qui n'est pas très performant. À notre camp, il y a toujours des hérons sur la rivière aussi, souvent même ils pêchent leur pitance, immobiles, juste devant moi et si je bouge le moindrement, ils s'envolent. C'est quand même là que j'ai pu les prendre en photo dernièrement. Aujourd'hui, c'est sûr, il n'y aura aucun rapport entre mes photos et ce que je veux vous raconter. À moins que... peut-être... ouais... si on veut... Le fait de passer des heures, immobile, comme le héron, tranquille, en confiance, amène parfois des réflexions qui nous incitent à plus de liberté et de simplicité.
Le travail est une partie tellement importante de notre vie. Je ne fais pas exception. Je n'ai pourtant jamais été carriériste, ayant toujours eu d'autres priorités beaucoup plus stimulantes. Quand je regarde en arrière, je me revois à 15 ans, étudiante au cours commercial, débarquant de l'autobus scolaire à 15 h 45, pour travailler de 16 h à 18 h à la boulangerie à une rue de chez moi. Souvent, je devais courir à la sortie de la boulangerie jusqu'à la tabagie deux rues plus loin où l'on m'attendait pour y travailler de 18 h à 21 h. J'adorais ça, la clientèle était attachante, surtout à la tabagie : les gars de la mine, les enfants pour des bonbons mélangés, les discrets qui venaient chercher leurs journaux et magazines, les familles des alentours, les employés(es) des commerces voisins, etc. Je connaissais tout le monde, j'avais de l'argent de poche à profusion, même au salaire minimum de 1,55 $ l'heure, argent toujours mal dépensé mais j'apprenais plein de choses qui m'émerveillaient sur la nature humaine.
À 17 ans, mon diplôme de secrétaire de service bilingue en poche, en sortant de l'école, j'avais le choix de trois emplois où l'on voulait m'embaucher. Un beau problème que ne connaissent malheureusement pas les jeunes de la génération suivante... J'ai opté pour le plus payant. C'était le début d'une « carrière » qui dure depuis 34 ans, où j'ai fait plusieurs virages, dont le plus important, à 27 ans, avec un retour aux études, à la suite d'un revers professionnel qui m'a permis, avec le recul, je le comprends et n'en veux à personne, de suivre une voie qui me ressemblait davantage.
Se sont succédés les contrats. De trois mois, six mois, dix mois, un an, deux ans. De toutes les sortes. Dans tous les milieux. Dans le privé. Dans le secteur public et parapublic. J'ai l'impression d'être une personne âgée parfois, avec toute cette expérience diversifiée. Je suis fière de quelque chose en particulier au cours de ces 34 ans : J'ai toujours terminé mes contrats et livré la marchandise, même si parfois, j'y ai laissé un peu de ma santé et perdu beaucoup d'illusions.
Bref, j'ai été 30 ans au service des autres, à m'adapter à des équipes, des directions, des milieux et des façons de faire différentes. Depuis 4 ans, je suis à mon compte, consultante en communication, et c'est le bonheur. Si c'était à refaire, j'arriverais à ça au début de la trentaine mais je ne regrette rien, c'est le chemin parcouru qui m'a amenée à tellement apprécier maintenant la liberté qui est la mienne, même si jumelée à l'insécurité qui ne me dérange plus du tout.
J'avais plein d'idées reçues par rapport au monde du travail, évidemment. J'en ai toujours et je me bats avec ça dans la douceur maintenant. L'une de celles-là, je l'ai remise en question l'hiver dernier. Comme travailleuse autonome, je n'ai jamais été capable de faire de la prospection de clients. Je me vendrais sûrement très mal. Je ne saurais pas comment faire. C'est le seul aspect de mon travail où je me sens complètement démunie. Alors, je n'en ai jamais fait. Par contre, quand on m'approche, qu'on me propose un mandat, une responsabilité, un défi, je n'arrive pas à dire non, sauf si ça va à l'encontre de mes valeurs et que ça implique que je participe à nourrir le département des menteries publiques!
Donc, vous voyez se dessiner ce qui était mon problème : une travailleuse autonome ne dit pas non à un contrat qui lui est proposé sur un plateau d'argent. On s'ajuste, on négocie les échéanciers, on met les bouchées doubles mais on ne refuse pas un contrat quand on ne sait pas quand viendra le prochain. Et si c'était le dernier?
En parallèle, j'ai ce client majeur qui est le mien depuis le début. Avec eux, je profite du meilleur en tout, nos relations de travail sont tellement harmonieuses et enrichissantes, nous collaborons toujours dans le respect et la confiance, j'aime leur transparence, leur authenticité, leur souci de la vérité et de l'information juste à livrer à la population qu'ils desservent. Depuis 4 ans, ils se fient sur moi et moi sur eux. Notre contrat est ouvert et ne connaît pas de date d'échéance.
À l'automne et l'hiver dernier, j'ai accepté tous les mandats qu'on me proposait. Je me sentais fatiguée mais j'étais capable quand même de mener de front tous ces projets. L'un de ceux-là m'avait mis en lien avec le directeur général d'un organisme à vocation régionale, avec des points de service dans les principales villes de notre région. Entre Pierre et moi, la collaboration allait bon train, le courant passait professionnellement, on avait beaucoup d'autres projets de collaboration pour cette année, entre autre pour faire davantage connaître les services qu'on dispensait dans son organisme, faire plus de sensibilisation, etc. Pierre était un bourreau de travail, il prenait tout à coeur et je comprenais tellement la mission qu'il avait fait sienne. En plus, on avait le même âge, les mêmes idées reçues par rapport au travail, à la « mission », à notre implication trop grande qui n'était pas vraiment raisonnable, on s'en désolait peut-être un peu mais on dédramatisait en en riant surtout.
Au printemps, quand on l'a trouvé effondré devant son ordinateur, en train de travailler comme toujours, j'ai su que son coeur avait lâché, lui qui était pourtant si en forme, qui avait de saines habitudes de vie et tout. Ça m'a foutu un tel choc... J'ai eu de la peine pour lui, bien sûr, qui avait donné le meilleur de sa vie dans le travail mais j'ai repassé dans ma tête toutes nos conversations récentes sur le sujet. Il était fatigué, Pierre, comme moi, on mettait ça sur le compte de nos désillusions et sur notre âge...
Alors, pendant mes vacances aux Iles, j'avais une décision à prendre : suivre le courant de mes idées reçues ou prendre soin de moi, de ma qualité de vie, aller au bout de mes envies et réaliser des choses dont j'ai toujours rêvé pendant que je suis encore en vie.
Ma décision a été plus facile à prendre que je ne le croyais. Puisqu'il faut bien gagner sa vie et que je n'ai aucun fond de pension, aucune retraite n'est envisageable, je continuerai donc de travailler avec mon client majeur mais il est maintenant mon seul client. Je n'accepte plus rien d'autre. Bien sûr, il y aura des mois où j'aurai une petite facture à soumettre, d'autres où mes heures travaillées seront assez nombreuses pour m'assurer un bon revenu mais je fais confiance à la vie. Comme le héron qui sait que tôt ou tard, il aura sa pitance. Surtout, j'ai retrouvé mon élan, plus de liberté encore et j'ai le temps de vivre autre chose que le travail.
C'est pourquoi je dis souvent que ma nouvelle richesse, c'est le temps! Derrière cette petite phrase, il y a tellement de soleil pour moi. Je pourrai me consacrer à mes obligations autres mais j'aurai du temps libre aussi pour ce que j'aime, non quantifiable, non monnayable, j'aurai une vie à moi où le temps n'est pas compté, où mon agenda aura des espaces blancs à colorer à mon goût. Je n'ai jamais été aussi riche de toute ma vie, après 34 ans sur le marché du travail.
Je vous raconte tout ça en ayant l'impression de vous livrer une page de mon journal et ça me gêne un peu mais je voulais surtout vous dire que c'est possible de faire à n'importe quel moment des virages en douceur qui nous amènent vers un mieux-être, dans notre travail comme dans notre vie. Bien sûr, c'est plein d'inconnu et d'insécurité mais en y réfléchissant bien, est-ce qu'on risque vraiment quelque chose?