Août 1960, c'est écrit en arrière de la photo. Dans les bras de mon père, j'avais à peine trois ans. Il me semble que j'ai passé toute mon enfance ainsi, dans les bras de mon père! Pourtant, il devait bien me laisser marcher de temps en temps... Maman, belle et fière, sourit à peine, on dirait La Joconde... Sa cousine Julienne, qu'on a toujours appelée « ma tante Julienne » semble songeuse et regarde au loin...
Noël 1962. Je me souviens de cette fois-là, dans le salon chez nos grands-parents Poirier à la maison du rang VII. Papa était particulièrement beau et heureux. Notre famille s'était agrandie au mois de mai avec la venue au monde de mon petit frère Yves.
Mémoires d'enfant
Est-ce la même chose pour tout le monde ou bien si je suis une extra terrestre? J'ai des souvenirs d'enfance très précis qui remontent à mon très jeune âge au point où cela semble presque impossible que j'aie capté à cette époque tant d'images, d'expressions, de visages, de sons, d'odeurs, d'impressions qui se sont incrustées de manière aussi forte dans mes mémoires d'enfant.
Par exemple, sur la première photo, je me souviens exactement de ce qui trottait dans ma petite tête blonde ce dimanche du mois d'août. Les histoires s'enchaînent et les photos en noir et blanc se succèdent dans mes souvenirs. Tout me revient comme si c'était hier. Papa travaillait comme serveur dans un hôtel les soirs de fin de semaine, en surplus de son travail du lundi au samedi inclusivement. Il faisait beaucoup de pourboires, il aimait les gens, il était drôle, il avait beaucoup d'entregent. Il rentrait tard la nuit, je n'en avais pas connaissance mais il se levait tôt quand même le lendemain pour laisser dormir ma mère et pour profiter de sa seule journée de congé.
Le dimanche matin, il m'amenait à la messe de 10 heures à l'église Saint-André de La Sarre. Il lui arrivait de tomber endormi durant le sermon et j'avais la mission de le réveiller si ça se produisait... et ça se produisait régulièrement! Au retour, on arrêtait à l'épicerie Noël et je pouvais choisir les biscuits que je voulais. Des biscuits « à la livre ». Des biscuits Viau dans de grosses caisses de carton. Mes préférés étaient les sandales de romains (tellement sucrés que ça lève le coeur!...) mais Papa en choisissait d'autres plus à son goût et à celui de Maman, des biscuits aux figues. J'aimais les dimanches parce que ces jours-là, Papa et Maman étaient en congé. Pendant la semaine, je me faisais garder et je n'étais pas bien chez ma gardienne, notre voisine. Je sentais très bien qu'elle me gardait pour l'argent et qu'elle n'aimait pas les enfants, c'est tout juste si elle aimait les siens.
J'étais une enfant docile. Je n'aimais pas me faire garder chez la voisine mais je ne m'en plaignais pas. Pourtant, un matin, alors que j'avais 4 ans, j'ai clairement opposé un ultimatum à ma mère. Dans ma tête d'enfant, j'avais décidé que c'était assez, que ça ne pouvait plus durer, que je n'irais plus là. Ma mère me mettait une manche de manteau, je l'enlevais. Elle m'expliquait qu'elle devait aller gagner des sous pour acheter des belles choses, je lui répondais que j'en voulais pas, des belles choses. Elle me remettait une manche de manteau, je l'enlevais en la regardant droit dans les yeux, sans dire un mot. Je voulais rester toute seule à la maison au pire, là-dessus j'étais négociable mais je n'allais pas retourner chez la voisine, c'était sans appel. Je l'avais dit à ma mère beaucoup plus tard que la voisine m'avait chicanée fort la veille et j'avais juré en mon âme et conscience que c'était fini. Cette détermination que j'avais à 4 ans, je la reconnais, j'ai quitté deux emplois de la même manière au fil de ma carrière. Je peux être compréhensive et patiente mais quand ça ne passe plus, ça ne passe tellement plus!
Enfant unique pendant 5 ans, je demandais parfois à mes parents quand est-ce que j'allais avoir un petit frère. J'aurais pu demander une petite soeur mais non, ce que ce que je voulais, c'était un petit frère. J'ai eu de la chance, j'en ai eu deux, à deux ans d'intervalle.
Le jour où mon petit frère Yves est né, je m'en souviendrai toute ma vie. Il faisait un soleil aveuglant qui réchauffait la peau de mon visage et de mes bras en cette fin mai. C'est la cousine à ma mère, Suzanne, qui était venue à la maison. Elle aimait beaucoup les enfants, Suzanne. Je me sentais bien avec elle et puis elle savait toutes les chansons. Elle faisait du repassage et elle me laissait plier les débarbouillettes et les linges à vaisselle. Elle m'encourageait à faire des belles piles, elle me disait que je travaillais bien et elle me montrait comment plier les linges à vaisselle en trois d'abord puis en quatre ensuite, pour en faire des belles piles toutes égales. C'est plus fort que moi, je les plie encore de même et je me sens heureuse à faire des belles piles toute égales!
Comme on achevait notre belle ouvrage, Suzanne et moi, Papa est arrivé de l'hôpital, il a dit quelques mots à Suzanne et il m'a amenée dehors au soleil, on s'est assis dans l'escalier de la galerie d'en avant. Il était beau, Papa, en bel habit à chemise blanche avec une cravate et son paletot chic, son sourire radieux, comme sur la photo de Noël de cette année-là. Il m'a appris la grande nouvelle, que j'avais un petit frère, qu'il était tellement beau... et que j'allais le voir bientôt.
* * * * *
Aujourd'hui je réalise que j'étais une enfant très sensible qui ne s'exprimait pas beaucoup. « Ce qui ne s'exprime pas s'imprime »... Avec les souvenirs viennent aussi systématiquement différentes lumières qui enrobent chacun de ces moments-là. Je demeure toujours très touchée par la luminosité des choses, d'une photo, d'un moment, d'un événement, d'un film.
* * * * *
Et parmi les films que j'ai beaucoup aimés cette année au Festival du cinéma international en Abitibi-Témiscamingue, il y a « Les vies de mon père : Yvan Ducharme » de la réalisatrice Nathalie Ducharme, sa fille. J'ai eu les yeux dans l'eau dès les premières secondes et des grands bouts jusqu'à la fin. Non pas que c'est un film triste, bien au contraire, son témoignage est touchant, trop vrai et si lumineux. Il s'agit d'une histoire d'amour et d'admiration dans une relation père-fille. Nathalie Ducharme était très touchée de la réaction du public à son film, présenté dans la ville natale de son père, en première mondiale. Elle nous a appris que son documentaire sera présenté le 29 décembre prochain au canal D.

.jpg)





























