Quelque part en 1993. C'était ma photo « officielle » d'écrivain public. Le photographe m'avait suggéré d'apporter un chapeau, une plume, quelques accessoires qu'il allait mettre en scène pour la séance de photos. Mon ami Jacks me parlait justement de cette photo dernièrement et je lui avais promis que j'allais la publier ici. Et je tiens toujours mes promesses... en autant que je m'en souvienne!
L'ère de l'éphémère
Il y a deux semaines environ, tous mes équipements informatiques ont lâché. J'avais du vieux stock, il faut dire. Probablement infesté de virus parce que pas suffisamment bien protégé. Mon ordinateur fixe et mon portable ont reçu le même diagnostic : passé date, plus réparable et pas compatible avec les autres. J'ai dû m'acheter du neuf, faire transférer mes fichiers tandis que c'était encore possible de le faire (il était moins une!...) et me voilà équipée d'un ordinateur fixe, version Windows 7, et d'un mini Ipad qui remplace mon portable. Je peine encore à me familiariser avec tout ça et j'ai toujours la tentation de dire que c'était mieux avant. Je ne suis pas si sûre que si mes équipements neufs suivent le courant il en va de même pour moi.
Voici quelques faits vécus dans la dernière semaine :
- Ma fille m'envoie un texto le matin à 8 heures mais je n'ouvre mon mini Ipad qu'en fin de journée et j'aperçois un message dont je reconnais l'origine par le numéro de téléphone. Je pense que je parle à ma fille et je lui demande si elle a pris mon message sur son répondeur. On me répond qu'est-ce qu'un répondeur, c'est passé de mode? Je réplique en disant que je n'avais toujours bien pas envoyé un papyrus et que le répondeur était fort pratique pendant la journée pour répondre à sa question de l'avant-midi. Après quelques échanges farfelus où mon interlocutrice fait juste de rire et ne comprend rien à ce que je raconte, je m'aperçois que je suis en train de texter avec mon adorable gendre qui me trouve drôle à s'en taper sur les cuisses. Il finit par me démêler, me dire qu'Isabelle n'est pas là mais qu'il lui dira d'écouter ses messages sur le répondeur et depuis ce temps, il m'appelle « Mamie 2.0 ».
- À l'épicerie, là où tout le monde se parle d'habitude, dans le rayon des fruits et légumes, maintenant je vois plein de gens parler au téléphone, chacun dans son monde, un petit machin-truc greffé dans la main gauche et posé sur l'oreille pendant que la main droite accroche la laitue romaine, les tomates, les pommes, les bananes, etc. À l'ère des communications, moi j'appelle ça plutôt de l'incommunicabilité.
- En attendant ma lumière pour traverser la rue hier, je vois de l'autre côté Christian qui s'en vient dans ma direction. Il y a tellement longtemps qu'on ne s'est pas vus, lui et moi. J'ai hâte qu'il arrive à ma hauteur, pour le saluer, lui faire un gros càlin et deux bisous, échanger quelques nouvelles. Mais Christian sourit à pleines dents, il est ailleurs, tellement pas dans l'ici et maintenant, il parle à quelqu'un qui, visiblement, le fait sourire. Il passe à côté de moi sans me voir et je passe mon chemin sans le déranger. Encore l'incommunicabilité!
- Tout à l'heure, dans un café, en attendant mon amie Lise, je réalise que je suis 15 minutes à l'avance et toutes les personnes autour de moi, je dis bien toutes, sont sur leur Iphone, leur Ipad ou leur portable. Évidemment, l'endroit est Wi-Fi... L'ambiance est terne et monotone. Silencieuse. Aucun journal ne traîne sur aucune table. Je sors mon mini Ipad de mon sac à main, je me branche moi aussi et j'entre dans mon univers isolé des autres autour de moi. Je ne me sens pas bien. Je fais comme tout le monde mais je ne suis pas bien là-dedans. Mon amie Lise entre dans le café. Je ne la vois pas. Elle me dit : « Allo! Ça fait tu longtemps que t'es arrivée? » et comme si je venais de me faire prendre en flagrant délit, je m'empresse de fermer ma tablette!
Comment se fait-il que j'ai l'impression qu'on n'a jamais si peu communiqué que depuis qu'on a à notre disposition tant d'outils de communication? Qu'on a jamais été aussi seuls que depuis qu'on a les moyens de rejoindre n'importe qui dans le monde à un clic de souris?
Et pourtant...
Nous sommes plusieurs à déplorer l'aspect éphémère, volatile et « formaté » de ce qu'on trouve sur les réseaux sociaux. Y a-t-il vraiment échange, rencontre, conversation, discussion? Non, pas souvent. Pour échanger, il faut qu'il y ait de l'écoute de part et d'autre. Si l'on disait auparavant que « Les écrits restent », on ne peut plus affirmer cela en parlant de ce qui s'écrit sur le web.
Je ne suis pas la seule à avoir remarqué que plusieurs réflexions, commentaires, paroles ou ce qu'on appelle maintenant des « statuts » restent sans réponse, tombent dans l'oubli et sont vite remplacés par quelque chose de plus spectaculaire, avec des images et du son. Que beaucoup de courriels restent sans réponse. Que la politesse minimale d'antan qui voulait qu'on accuse réception d'un message n'a plus cours. Qu'on prend des centaines de photos avec nos appareils numériques mais qu'on ne les fait plus développer, qu'on ne fait plus d'albums, qu'on ne partage plus avec nos mères, nos frères et soeurs, nos enfants, nos amis. Non, on met ça sur Facebook! Notez bien qu'ici, « on » exclut la personne qui parle...
Je ne suis pas encore une personne âgée au sens où j'arrive très bien à être fonctionnelle dans la société où je vis. Mais à 56 ans, j'avoue que j'ai de la misère à suivre parfois. Je passe beaucoup de temps avec des personnes âgées de mon entourage qui sont loin de cet univers virtuel où tout est devenu instantané et digne d'être partagé, où les plus hardis exposent leurs états d'âme comme si c'était d'intérêt public. Où le flot immense et ininterrompu des paroles deviennent vite des dialogues de sourds.
J'envie parfois les personnes âgées d'être à l'abri de cette « évolution » des communications qui nous plonge, sans qu'on le veuille, dans l'isolement le plus triste qui soit. Celui d'être seul dans la foule.






























