mardi 14 décembre 2010

On a perdu la patinoire!


Photo 1 : C'était le dimanche 5 décembre dernier. On avait passé une partie de l'après-midi à jouer dehors, avec notre petite visite, à dégager la patinoire, en prévision des parties de hockey de fin d'année. Vous souvenez-vous de la plus petite piscine au monde de cet été? Voici la version hivernale de Papy Dundee : le plus petit traîneau au monde!

Photo 2 : Hier matin, le 13 décembre, c'est la vision que j'avais à partir des portes fenêtres du garage.

Photo 3 : Même instant, même lieu, mais d'un peu plus près. La voyez-vous, la patinoire? Non? Moi non plus. On l'a perdue...

On a perdu la patinoire!

Ça fait une semaine qu'on doit pelleter à tous les jours. Mais hier, c'était le gros lot : neige, poudrerie, vent, chaussée glissante, visibilité nulle, les écoles fermées, les sorties de route. « Mon pays, ce n'est pas un pays, c'est l'hiver » chantait Vigneault. Dans le grand livre des saisons, il est écrit que l'hiver commence le 21 décembre. Comme toujours, on est en avance.

Le lac gelé, une fois recouvert de toute cette neige, n'est plus du tout sécuritaire, il y a des plaques jaunes partout. La patinoire est « slushée » comme on dit et ça prendrait maintenant un vrai miracle de la nature et beaucoup de travail pour qu'on puisse la récupérer avant le temps des fêtes, ce qui met en péril notre tradition de la partie de hockey du 31 décembre.

À suivre...


vendredi 10 décembre 2010

Le ti dodo, la tranche de pomme...


Illustration : Si vous me lisez depuis longtemps, vous l'avez probablement déjà vue, puisque j'ai publié ici, le 2 décembre 2007, un extrait de ce texte que j'ai écrit en 1996. Aujourd'hui, je vous offre l'intégrale, directement de mon fond de tiroir. Si vous avez eu un père aussi merveilleux que le mien, j'espère vous ramener à vos plus beaux souvenirs. Si vous n'avez pas eu cette chance, je voudrais partager un petit peu de tout cet amour que j'ai reçu.

Le ti dodo,
la tranche de pomme,
le sublet et le cheval blanc

Il arrive parfois qu'un objet, une odeur, une chanson, un livre ou une photo nous ramène instantanément au lieu magique de notre enfance... Pour moi, la rouge rondeur d'une pomme évoque, sans équivoque, toute la tendresse du monde, dans la complicité rieuse d'un père aimant et de sa petite fille bien-aimée : moi!

Du temps de la maison du rang VII et tout au long de notre vie de famille, à La Sarre, à Matagami, à Noranda, Papa avait toujours au moins trois emplois, un principal pour faire vivre notre famille et au moins deux autres dans la vente, ce qui lui permettait de rencontrer plein de gens et de nous payer des petites gâteries. Il a vendu des autos chez Nicol Auto, des motoneiges Motoski, des meubles Lapierre, des déménagements Labrecque, des pneus Abitibi, des bas de nylon Nylart, des produits industriels Mica, des habits sur mesure Stephen Tailoring, des produits Amway, du Coke, des petits gâteaux Vachon et j'en oublie. Papa n'était pas, à son dire, un bon vendeur. Il aimait le monde et croyait dur comme fer au service à la clientèle. Moi, j'ai toujours cru qu'il était surtout un grand communicateur, capable de convaincre lorsque très convaincu lui-même.

Dans ce tourbillon de vie autour de lui et de nous, il arrivait à être un père très présent. Je pense même que c'est lui qui a inventé le concept de la qualité de présence.

Le ti dodo

Quand il rentrait enfin à la maison, fourbu mais heureux, tout s'illuminait de son sourire chaleureux. J'accourais vers lui comme s'il eût été mon sauveur. Alors, ses yeux bleus devenaient encore plus bleus et moi, je me blottissais en petit rond dans les bras de l'homme le plus fort du monde, sûre que rien ne pourrait jamais m'arriver, seulement parce qu'il était là.

Parfois, quand il était très fatigué, il me disait : « Viens te bercer un ti peu avant le ti dodo ». Et là, je découvrais que c'était pour qu'IL FASSE UN TI DODO, LUI. Toujours blottie contre Papa, j'écoutais son coeur qui battait régulièrement et très fort. C'était normal, il avait un grand coeur. Son torse se soulevait et reprenait sa position initiale avec une régularité et un calme qui me laissaient croire encore une fois hors de tout doute que rien ne pourrait jamais m'arriver tant qu'il serait là. Quand je relevais la tête pour le regarder dormir, il avait toujours ce sourire, même avec les yeux fermés. Il manquait définitivement quelque chose mais jamais je n'aurais risqué de bouger le moins du monde, de peur de rompre le charme. Je l'admirais dormir, tout en sourire, convaincue comme on peut l'être à quatre ans que j'étais l'artisane de son bonheur.

La tranche de pomme

Un jour, j'allais avoir 5 ans, j'ai eu le bonheur d'avoir mon premier petit frère. Bien que j'étais contente, je réalisais aussi qu'il était devenu le nouveau centre d'attraction de la famille... C'était le jour de son baptême je crois, en tout cas, il y avait plein de monde autour du berceau du petit. Papa est venu s'asseoir avec moi dans le salon avec une belle pomme rouge toute dodue et un petit couteau. Sans dire un mot, il me regardait et regardait ensuite la pomme. Il souriait tout le temps. Ses yeux se plissaient de plus en plus. On aurait dit qu'il allait pouffer de rire. Je savais bien qu'il allait me donner la plus belle tranche de la pomme, la première, lorsqu'il aurait fini de la peler. Mais il ne fallait pas le dire, ça, je le sentais, il ne fallait surtout pas le dire...

Plus le couteau se promenait méthodiquement en tournoyant sur la pomme, plus il me regardait intensément et plus nous avions tous les deux une envie folle d'éclater de rire. Il me semble aussi qu'à la fin, il ralentissait un peu, pour faire durer cette complicité entre nous. C'est là qu'il se produisait un moment de grâce. Il coupait la première tranche, toute blanche, me la plaçait devant les yeux et me l'offrait comme s'il s'agissait de la pierre la plus précieuse. Toujours sans rien dire, je l'acceptais d'un geste tout aussi théâtral, et je la goûtais enfin pendant qu'il mangeait le reste de la pomme. Nous étions là, tous les deux tout seuls dans notre univers, dans cette maison pleine de monde, à manger notre pomme en silence, avec l'air satisfait des gens heureux qui ne remettent même pas leur bonheur en question.

Souvent, au cours des ans, il a répété ce geste complice entre nous mais c'est au Jour de l'An 1996, dans sa maison encore pleine de monde, où j'en ai été une autre fois très touchée. Il est venu m'offrir la première tranche de pomme et je l'ai acceptée avec les mêmes yeux éblouis que lorsque j'étais enfant. Il y avait longtemps qu'une pomme n'avait pas goûté aussi bon et là encore, nous n'avions rien dit. Pas un seul mot. Rien qu'un regard et un sourire, avec une envie de pouffer de rire. D'ailleurs, nous n'en parlerions jamais, ni lui ni moi, c'était sous-entendu parce qu'on le savait que ça aurait pu rompre le charme.

Le sublet

Je devais avoir 10 ans à peu près quand Papa a commencé la construction d'un chalet dans la baie Dunlop, au lac Matagami, ce chalet qui nous a laissé des souvenirs impérissables même si on ne l'a jamais habité. J'étais allée me plaindre à lui que c'était plate, pas d'amis, pas de musique, rien à lire, rien à faire. Il m'a dit : « Attends voir, on va s'en faire de la musique, Papa va te faire un sublet ». Quel mystère. Un sublet?

Avec une énergie qui m'appelait à le suivre, il s'est dirigé vers la talle d'aulnes, dans le petit bois, derrière le chalet. Toujours sans rien dire, il en a coupé une petite branche après les avoir toutes évaluées. J'étais intriguée, je ne comprenais pas du tout où il voulait en venir mais je lui accordais toute ma confiance et ça, c'était inconditionnel. Comme si un génie lui était apparu pour lui souffler les mots et les gestes à faire, il me dit d'un ton grave et moqueur à la fois : « Là, si tu veux qu'il marche, ton sublet, il va falloir que tu chantes tout le temps que je le fais. Là, tu vas chanter sans jamais t'arrêter la chanson du sublet... Écoute...

Pèle pèle mon sublet
Jamais t'en auras de regret
Quand mon petit Poucet pèlera
Je te rendrai ça »

Avec application et acharnement, je chantais en reproduisant les mots aussi bien que son accent madelinot pendant que lui, avec application et acharnement aussi, il faisait des trucs étranges avec son couteau sur la petite branche d'aulne.

Soudain, il a levé vers moi un regard qui voulait dire que c'était le moment où jamais de ne pas arrêter de chanter. Il a entonné avec moi une dernière fois le couplet magique...

Pèle pèle mon sublet
Jamais t'en auras de regret
Quand mon petit Poucet pèlera
Je te rendrai ça

D'instinct, nous nous sommes tus. Ces quelques secondes précédant le miracle ont duré un siècle. Et si ça ne marchait pas? Pourtant, on avait bien chanté la chanson du sublet. Fabriquer un instrument de musique n'était pas une mince affaire mais je savais Papa capable de tous les miracles puisqu'il en faisait régulièrement.

Avec une dignité proche de la dévotion, il porta à sa bouche la branche d'aulne qui émit un son pur, étrange et beau, qui a dû s'entendre de la baie Dunlop jusqu'à l'embouchure de la rivière Bell, sans l'ombre d'un doute. Au milieu de nulle part, en plein bois, sur les rives du grand lac Matagami, mon père venait encore une fois, avec la même complicité, me donner ce qu'il avait de meilleur : un peu de lui-même!

Et le cheval blanc

Parmi les souvenirs de l'enfance, il en est un qui me sert encore dans les moments moins joyeux de mon existence. Une panacée universelle pour les jours gris ou la douleur en général. Un remède miracle qui s'apparente à ce qu'on appellerait l'auto-guérison, la visualisation et peut-être aussi la pensée positive. Cela s'appelle « Le cheval blanc ».

Quand j'avais mal aux oreilles, aux dents, que je prenais une fouille en bicycle, il me parlait du cheval blanc. Si l'on se moquait de mon accent, que j'avais perdu des morceaux de casse-tête ou que j'avais raté ma sculpture d'épingles à linge, il me racontait aussi son histoire du cheval blanc, tant et si bien que j'avais fini par le voir réellement. Ça commençait toujours pareil. Il me disait de fermer les yeux, il prenait sa voix douce, calme, grave et rêveuse, et il racontait...

« Pense à un beau cheval blanc... Il est donc beau, ce cheval blanc-là... Il est fort et fier, il court dans la prairie, la crinière au vent, libre comme l'air... C'est un beau cheval blanc heureux, qui pense rien qu'à son heureusité, à courir vite et fort dans sa prairie... Ah que c'est donc beau, un beau cheval blanc... »

Et j'ai oublié la suite mais ce que j'ai retenu, c'est que ça marchait tout le temps. Aucune douleur, physique ou morale, aucune peine, petite ou grande, ne résistait au cheval blanc. Quand je suis devenue une adolescente, et plus tard une femme, il ne m'a plus jamais raconté l'histoire du cheval blanc mais je m'en souvenais toujours, elle était en moi, et je me la répétais au besoin, jusqu'au jour où...

J'avais 29 ans. Depuis huit ans, je voulais devenir enceinte et finalement, je l'étais, mais j'étais alitée depuis le début de ma grossesse, malade, incapable de m'alimenter, affaiblie et inquiète de perdre ce bébé si attendu, si désiré. Inévitablement, j'avais fini par perdre pas mal ma joie de vivre. Le physique avait fini par déteindre sur le moral. Comme j'étais plus ou moins emprisonnée, à la maison ou à l'hôpital, je voyais seulement les gens qui me rendaient visite parce que moi, je ne pouvais me déplacer.

Ce matin-là, Papa s'était arrêté à la maison, sans raison. Couchée sur le sofa, je ne lui avais même pas ouvert la porte, il était entré tout simplement, à pas de loup, silencieusement. Il s'est assis dans la chaise berçante près de moi. Sans rien dire. Je ne faisais pas la conversation moi non plus.

Il traînait sur la table du salon de vieux cartons blancs et des ciseaux. Il a voulu ramasser ça pour me rendre service. Machinalement, il a commencé à découper dans le carton, sans avoir l'air de savoir où il allait. Puis, il m'a demandé comment j'allais.

Pendant que je lui parlais de mes inquiétudes de perdre ce bébé, de mes interrogations à savoir si j'étais capable de rendre à terme un bébé en santé, il découpait toujours à mesure qu'il m'écoutait. Quand j'ai eu fini de lui répondre, il avait fini de découper. Il s'est levé pour aller porter les découpures à la poubelle et j'ai remarqué sur la berçante une petite forme blanche qui gisait là. Je suis allée la chercher et j'ai pris dans mes mains un beau cheval blanc, le plus beau cheval blanc du monde. Il m'a souri et m'a dit : « Il est pas bien réussi, j'avais pas de modèle, mais regarde, il a une petite bedaine et quand même, il a l'air encore assez fort et il se tient debout! »

Je lui ai dit : « C'est le cheval blanc de quand j'étais petite! Te rappelles-tu P'pa quand tu me racontais... » Et dans son rire de petit garçon gêné, j'ai senti clairement deux choses : Premièrement que oui, il s'en souvenait tout à fait, et deuxièmement, que ça, il ne fallait surtout pas le dire. Alors je me suis tue parce que ce qui ne s'exprime pas s'imprime et puis on a souri tous les deux parce qu'on savait tout le merveilleux qui se cachait dans ce petit cheval blanc de carton.

C'était le plus beau cadeau qu'il pouvait m'offrir. Je l'ai mis sur le manteau du foyer où je l'ai regardé si souvent jusqu'à la fin de ma grossesse alitée. Bien sûr, c'est la première chose que j'ai mise dans ma valise en partant pour l'hôpital. Mon petit cheval blanc m'a suivie jusqu'à la salle d'accouchement et ensuite, sur ma table de chevet.

Quand il est venu me voir à l'hôpital avec Maman et faire connaissance avec sa première petite-fille en pleine santé, il a vu « notre » cheval blanc sur ma table de chevet. Il a souri peut-être encore plus tendrement ce jour-là.

J'aurais voulu lui dire toute la beauté de mon enfance, toute la magie qu'il avait créée dans ma vie d'enfant et d'adulte aussi, toute l'espérance que j'avais de faire de même pour ma petite fille.

J'aurais voulu surtout lui dire mille mercis pour cette panacée universelle, cette enfance heureuse qui serait pour toute ma vie un gage de bonheur, ou plutôt, comme il le dit lui-même, « d'heureusité » mais je n'ai rien dit et j'ai souri parce que ça, c'est sûr, il ne fallait pas le dire. Ça aurait pu rompre le charme.

Francine, novembre 1996.

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Papa,

Ce 2 décembre 1996 marque ton 69e anniversaire. Ce texte, je n'avais pas l'intention de te l'offrir parce qu'il valorise justement la complicité tacite entre nous. Au Café littéraire de novembre, plusieurs hommes m'ont dit que c'était épouvantable de penser que toi, tu ne l'aies jamais lu. J'ai consulté Maman qui m'a suggéré de te l'offrir à ta fête. Elle a eu un sourire attendri quand elle m'a dit qu'à elle aussi, tu offrais souvent « la première tranche » de ta pomme.

Alors voici ce texte que j'hésitais à te faire lire au cas où cette complicité puisse se diluer le moindrement dans l'avenir. Et puis advienne que pourra, je nous fais confiance! Ce que j'ai écrit en quelques pages, au fond, j'aurais pu le résumer en deux mots : « Je t'aime, P'pa ». Bonne Fête!

jeudi 2 décembre 2010

Bonne Fête P'pa!


Photo : * Ça doit être Maman qui a pris cette photo. C'était un moment joyeux, une tradition annuelle chez nous, en mars ou avril, quand mes parents revenaient du sud. On appelait ça « le party des oranges »!

Bonne Fête P'pa!

S'il était encore de ce monde, il aurait aujourd'hui 83 ans. Je pense à lui si fort chaque jour, il est toujours présent dans ma vie. J'aimerais pouvoir aller le serrer dans mes bras, plonger nos regards complices l'un dans l'autre, pleins de sourire, juste deux secondes, et lui dire « Bonne Fête P'pa! ». Son sourire et ses yeux bleus comme la mer m'accompagnent partout et en tout temps, m'habitent intensément et m'envahissent avec une telle tendresse qu'il n'y a plus de place dans mon coeur pour autre chose qu'une grande reconnaissance en ce moment.

Ma bonne étoile dans la vie, c'était lui, mon Papa. Il a été le premier homme que j'ai aimé, il a donné une couleur particulière à toutes mes relations avec les hommes par la suite, amours, fraternités et amitiés basées sur la confiance, le respect, l'admiration, la complicité, l'égalité.

Il nous a quittés en février 2005 et je n'oublie rien de ce que j'ai vécu avec un père comme lui, un homme merveilleux, un être humain qui a tant semé. Il savait si bien se faire aimer... Je ne lui ai jamais connu un seul ennemi ni même quelqu'un qui lui soit le moindrement indifférent.

Ça lui ferait de la peine qu'on ait de la peine, il nous aimait profondément et inconditionnellement. Il nous voulait heureux. Le temps a fait son oeuvre, penser à lui ne fait plus mal, mes souvenirs sont redevenus empreints de chaleur, de joie, de rires, et ne soulignent plus aussi cruellement le manque, le vide, l'absence. Il faut avoir beaucoup aimé pour pouvoir encore retrouver la force de dire merci, comme on le chante dans la plus belle version d'Évangéline...

C'est mon cadeau pour lui cette année. Et je pars dîner avec Maman, de ça aussi, il serait heureux.

Bonne Fête P'pa!

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* J'ai déjà publié cette photo pour illustrer mon billet du 20 novembre 2007, titré « Le party des oranges ». Pour en connaître toute l'histoire, c'est ici :

http://chez-zoreilles.blogspot.com/2007/11/le-party-des-oranges.html

dimanche 28 novembre 2010

Tiens, Martin!


C'est l'affiche du film « Voir Ali » dont je vous avais déjà parlé dans mon billet du jeudi 28 octobre dernier et le billet suivant.

Tiens, Martin!

Au sujet de ce documentaire qui avait été présenté en grande première au Festival du cinéma international en Abitibi-Témiscamingue, j'ai le goût de répéter le slogan qu'on entendait dans le temps, dans les publicités de la soupe Habitant : « Y a un p'tit peu de nous autres là-dedans! ».

Le réalisateur, Martin Guérin, y raconte une histoire très belle, très vraie, qui était un peu passée sous silence en 1983 pour des raisons qu'on comprend au fil des 52 minutes de Voir Ali. Ce que ce film raconte, au-delà de l'anecdote, c'est surtout de quel bois se chauffe la population d'une région comme la nôtre quand de merveilleux fous se mettent à croire que tout est possible.

Voir Ali a nécessité plus de deux ans de travail et beaucoup de passion, de détermination et de talent de toute une équipe, tout au long du tournage. Ce qui s'est passé en coulisses est tout aussi intéressant que ce qu'on voit à l'écran. Comment je le sais? Parce que mon beau-fils, Dominic Leclerc, m'en a raconté des petits bouts, puisqu'il y a participé depuis le début, à la direction photo, au montage et lors de nombreuses discussions enrichissantes avec Martin Guérin et toute l'équipe. Même moi, j'ai une petite participation à la fin, c'est le secret que je vous avais révélé dans mon billet suivant!

Depuis, beaucoup de gens m'ont dit qu'ils étaient déçus de l'avoir manqué lors de sa présentation qui avait fait salle comble au Théâtre du Cuivre le 31 octobre. Mais tout n'est pas perdu, je vous cite un extrait d'un courriel que je viens de recevoir de Martin :

« Allo Francine,

Comme ton blogue me semble très fréquenté, je te refile des infos que tu pourrais transmettre à tes lecteurs... Merci à l'avance. À bientôt. Martin »

Que mon blogue soit fréquenté un peu, beaucoup, passionnément ou pas tellement, on s'en fiche, on ne voudrait pas enlever à Martin ses illusions, n'est-ce pas? Je suis ravie si Chez Zoreilles peut servir de courroie de transmission dans ce cas-ci. Voici donc un extrait du communiqué de presse :

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(Rouyn-Noranda, novembre 2010) - Après un passage remarqué au Festival du cinéma international en Abitibi-Témiscamingue où il s'est vu décerner une mention du jury, le documentaire Voir Ali de Martin Guérin sera projeté une dernière fois à Rouyn-Noranda. Le film sera diffusé sur grand écran au Cinéma Paramount le lundi 13 décembre à 18 h 30 ainsi que le mardi 14 décembre à 18 h 30. Les spectateurs auront aussi la chance de discuter avec les intervenants et les artisans du film après les deux projections. Le film Voir Ali propose un regard sincère et ludique sur l'improbable séjour du grand boxeur Muhammad Ali à Rouyn-Noranda en juin 1983.

Points de vente des billets jusqu'au jeudi 9 décembre :

Chocolaterie Le Gisement
Café-bar L'Abstracto

Point de vente des billets à partir du 10 décembre :

Cinéma Paramount

Bande-annonce : http://www.vimeo.com/15468250 »

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Vous vous demandez sûrement : « Oui mais si l'on habite pas vraiment près de Rouyn-Noranda, comment on fait pour voir ce film? » Là, j'avoue, je ne sais pas. Comme tous les films produits au Québec, j'imagine que Voir Ali prendra son envol et connaîtra une carrière prochainement. Je vous promets que je vous tiens au courant dès j'en entends parler. Et je devrais en entendre parler, parce que... « Y a un p'tit peu de nous autres là-dedans! »

jeudi 18 novembre 2010

Déjeuner causerie



Photo 1 : Mardi dernier, j'ai commencé à prendre de l'avance pour les fêtes, question d'avoir de quoi recevoir tous ceux qui viendront. Avec les dernières retailles de pâte à tarte, j'ai même fait des... reconnaissez-vous les indémodables et très classiques pets de soeur?

Photo 2 : Voilà le décor de nos déjeuners causeries... Au début, il fait toujours noir, on se lève très tôt, mais quand on est rendu à étirer le café, le soleil se lève sur nos conversations déjà très animées.

Déjeuner causerie

Crocodile Dundee et moi avons été les meilleurs amis du monde avant d'être amoureux, et comme l'un n'empêche pas l'autre, nous avons la chance de pouvoir déjeuner tous les matins avec notre meilleur(e) ami(e). Non mais sérieusement, on se trouve chanceux. On s'obstine, on jase, on rit, on refait le monde, on commente les nouvelles à la radio quand ça adonne, bref, ce n'est jamais tranquille chez nous le matin.

Même que parfois, il arrive que la conversation ne soit pas finie et qu'il doive partir travailler, alors, on se donne un bisou sur le bord de la porte et on se dit qu'on finira ça au souper. Ce matin, on discutait générosité, paniers de Noël, guignolée des médias, solidarité et bonnes intentions. Tout ça parce qu'il traînait sur la table au déjeuner une feuille d'information de La Ressourcerie avec des suggestions d'achat de denrées non périssables pour les paniers de Noël.

Crocodile Dundee se rappelait avec nostalgie l'époque où l'on faisait « l'épicerie pour une autre famille » et qu'on avait tant de bonheur à le faire. C'était avant que la solidarité soit institutionnalisée.

Dans le temps, nous étions jeunes mariés, sans enfant, pas encore une famille. On avait un ami qui était prêtre, qui connaissait bien les familles de sa paroisse, celles qui avaient besoin d'un panier de Noël mais qui n'auraient jamais osé le demander, pour des raisons qui leur appartiennent et que je respecte. Notre ami servait d'entremetteur pour que jamais cette famille ne sache qui nous étions et que nous ne sachions pas non plus qui ils étaient. Notre tradition annuelle s'est poursuivie longtemps après la naissance de notre fille.

On prenait rendez-vous à l'avance avec notre ami au début décembre. Au jour convenu et à l'heure dite, on allait porter au presbytère l'épicerie en question, trois ou quatre boîtes remplies de toutes sortes de victuailles. De son côté, notre ami allait porter ces boîtes dans les minutes qui suivaient là où c'était attendu et probablement apprécié. Ce stratagème nous permettait d'acheter de tout et pas seulement des denrées non périssables. On avait un plaisir fou, chaque année, Isabelle s'en souvient encore elle aussi, à faire cette double épicerie, c'est-à-dire qu'on prenait deux gros chariots, et quand on achetait quelque chose pour nous, on achetait exactement la même chose pour l'autre famille, en sachant qu'on se régalerait des mêmes fantaisies que cette autre famille qu'on ne connaissait pas.

Une dinde pour nous? Une dinde pour eux! Un gros pot de Nutella pour Crocodile Dundee? Un gros pot de Nutella pour l'autre famille. Des céréales de nounours chez nous? Des pareilles chez eux. Trois litres de lait? D'accord, trois litres de lait dans l'autre chariot aussi. Des chocolats? Oui, des chocolats, c'est Noël, on veut des pretzels, du beurre d'arachide, des framboises congelées, des soupes toutes prêtes, des craquelins, des couronnes de crevettes, des petits pois, des sacs d'oranges, de pommes, des yogourts, une bûche de Noël et toutes les fantaisies qu'on voulait, pour nous comme pour eux. C'était Noël dans notre coeur, bien avant Noël, juste parce qu'on avait le sentiment de partager le peu qu'on avait mais avec tout notre coeur.

Ce matin, au déjeuner, nous regrettions ce temps révolu et cette tradition bien égoïste (pas trop quand même, ça partait d'une bonne volonté) qu'on avait instaurée et perpétuée, de donner quelque chose à une autre famille qu'on ne connaissait pas. Cette épicerie-là, ce soir-là, était un moment magique, rien qu'à penser que ce qu'on choisissait pour nous avait des répercussions immédiates qu'on espérait joyeuses pour d'autres... si près de nous.

Notre ami prêtre est décédé il y a plus de 10 ans. On n'a jamais su s'il donnait cette épicerie à la même famille tous les ans ou s'il variait de famille d'une année à l'autre, tout ce qu'il nous disait, et tout ce que nous avions besoin de savoir, c'était que ça faisait des heureux.

Les paniers de Noël sont devenus des dons et des partages très encadrés par des organismes reconnus, transformés en banques alimentaires qui fonctionnent à plein régime, tout au long de l'année. C'est très bien. Les besoins sont criants. La Guignolée des médias donne un coup de pouce pour renflouer les réserves dans les entrepôts et bien garnir les paniers de Noël qui seront attribués aux individus et aux familles qui en font la demande. C'est discret et anonyme. Maintenant, notre manière de partager avec d'autres, ça consiste à donner de l'argent aux coins des rues quand c'est le moment, en y ajoutant parfois des sacs de denrées non périssables. C'est cette liste de suggestions d'achat qui est arrivée dans nos publi-sacs cette semaine et qui se trouvait ce matin sur la feuille blanche qui gisait entre nos deux cafés...

On était tristes, Crocodile Dundee et moi, quand on a pris connaissance de cette liste de suggestions qu'on trouvait trop ordinaire, sans couleur, sans saveur, sans surprise, sans folie et sans fantaisie. Je vous laisse en juger, je vous la retranscris au complet :

Beurre d'arachide, Cheese Whiz, mayonnaise, ketchup, légumes en conserve : champignons, maïs, fèves, macédoine, tomates étuvées, céréales : Frosted Flakes, céréales mélangées (petites boîtes), salade de fruits, pâtes alimentaires : macaroni en coudes, spaghetti, biscuits sucrés, thon, viande en conserve : ragoût de viande, viande en flocon, fèves au lard, soupe en boîte, jus de fruits, Kraft dinner, jus de tomates. Et c'est tout. Je vous jure, c'est tout. Vous ne trouvez pas ça triste, vous autres?

La Guignolée des médias, ce sera le jeudi 2 décembre, partout au Québec. On fera notre part, c'est sûr, en préparant nos dons qui seront recueillis aux coins des rues par les bénévoles qui se feront geler toute la journée pour prendre tout ce qu'on voudra bien donner pour avoir bonne conscience. On contribuera encore cette année avec des billets de banque, parce que nous, on ne peut pas se résoudre à donner des boîtes de Kraft dinner, des cans de jus de tomates, du Cheese Whiz et des céréales-même-pas-de-nounours.

J'ai trop de respect pour la pauvreté, pour ceux qui n'ont pas la même chance que nous... À Noël, est-ce qu'on ne pourrait pas leur donner autre chose à manger que de la misère? Je comprends ces choses-là avec ma tête mais pas avec mon coeur. Je peux juste pas m'imaginer qu'un soir de Noël, dans une famille, on va ouvrir une can de fèves au lard ou qu'on va faire chauffer le contenu d'un grosse boîte de ragoût. Et les enfants là-dedans? Les tout petits? Non, faut même pas que j'y pense, je braillerais. Surtout qu'il y aura encore des enfants blasés dans d'autres familles qui en auront trop. Crocodile Dundee pense comme moi, on va essayer ensemble de trouver quelque chose de plus et de mieux à faire. Sinon, on aura échoué. On s'est dit qu'on s'en reparlerait au souper...

lundi 8 novembre 2010

La Marche verte





Photos 1, 2, 3 et 4 : La Marche verte se déroulait ce matin, le 8 novembre 2010, de 10 heures à midi, à Ville-Marie, au Témiscamingue. Cette marche de solidarité s'est organisée en un mois seulement par le comité de mobilisation du Témiscamingue.

La Marche verte

D'abord, il faut connaître un peu le contexte. Le nom de ma région, c'est l'Abitibi-Témiscamingue, je ne vous apprends rien là... Population : 145 000 habitants. Superficie : Un territoire démesuré de 65 143 km/2, aux dimensions d'un pays. En comparaison, le Liban, c'est 10 452, le Rwanda 26 338, la Belgique 30 528, la Suisse 41 290, le Costa Rica 51 500, le Sri Lanka 65 610, l'Irlande 70 280 et ainsi de suite. Pour aller plus rapidement, je dis souvent que ma région est presqu'aussi grande que l'Irlande.

En Abitibi, la base de l'économie, ce sont les mines, les forêts, l'agriculture. Quand la crise forestière secoue tout le Québec et que les difficultés en agriculture deviennent invivables pour les petits producteurs, l'Abitibi peut compter sur les mines pour assurer sa survie. Et c'est ce qui se produit en ce moment.

Pour le Témiscamingue, la situation est bien différente. Avec une population de 16 000 habitants (sur le total de 145 000 mentionné plus haut) répartis dans des petites villes et villages, leur économie a toujours été basée sur l'exploitation de la forêt et ensuite l'agriculture. C'est tout. Ils ne peuvent compter sur aucun autre secteur d'activités que ces deux piliers de leur économie. Voilà le portrait résumé de la réalité témiscamienne.

La Marche verte avait lieu ce matin à Ville-Marie, au Témiscamingue. Elle avait pour but de mobiliser la population pour lancer un cri d'alarme au reste du Québec, se faire entendre par les instances décisionnelles de tous les paliers de gouvernement, pour que certains projets aboutissent enfin, que les lois s'assouplissent et se modulent en tenant compte des particularités et de la réalité que vivent les Témiscamiens.

À la blague, on a expliqué l'appellation de « La Marche verte » pour faire un clin d'oeil à « La Marche bleue » organisée à Québec pour promouvoir l'idée qu'une équipe de hockey vienne s'y installer. Les enjeux diffèrent mais ils sont d'autant plus importants quand la survie d'une région en dépend.

Aujourd'hui, j'étais là, je n'aurais pas voulu être ailleurs. Nous étions entre 3000 et 5000 personnes à marcher dans les rues de Ville-Marie, pour dire qu'on existe, qu'on ne veut pas être oubliés, qu'on aime vivre ici et qu'on est prêts à se mettre en action pour travailler ensemble, peu importe la provenance ou le parti politique auquel on souscrit.

Pour une population de 16 000 habitants au Témiscamingue, quand une marée humaine entre 3000 et 5000 personnes marchent dans la rue en chantant et en dansant sa fierté, son courage, sa volonté et son sens de l'appartenance et de la solidarité, c'est 30 % de la population qui se mobilise et qui y croit avec l'énergie... j'allais dire du désespoir mais il s'agissait plutôt d'espoir. Un espoir aussi vaste et infini que la région, aussi profond que le lac Témiscamingue, nom Algonquin qui signifie en français « eaux profondes ». Imaginez si la température avait été clémente!

Ville-Marie, de chez moi, c'est habituellement 90 minutes de route. Ce matin, c'était plutôt 2 heures à cause du brouillard opaque. Mais nous avons passé l'épreuve, rien ne nous arrête, la région du Témiscamingue ne demande que ça, se prendre en main, se retrousser les manches et aller de l'avant, avec fierté, courage, solidarité et dignité. On n'attendra pas la fin de la crise forestière ou un miracle improbable dans le secteur de l'agroalimentaire pour réagir.

Ce matin, pour la Marche verte, entre 10 heures et midi, ils sont venus de partout mais surtout de tous les villages du Témiscamingue, un peu de l'Abitibi aussi mais pas autant que je l'aurais souhaité... Au Témiscamingue, l'appel a été entendu, près de 400 entreprises étaient fermées pour cette cause rassembleuse, les écoles aussi, les commerces, les services et tout le Témiscamingue convergeait vers ce rassemblement qui faisait chaud au coeur à vivre, à voir et à entendre.

Il y avait longtemps que je n'avais pas vu pareil exemple de solidarité. Traitez-moi d'idéaliste si vous voulez mais j'ai la conviction profonde que ce sont les peuples qui changent les choses, pas les élus. Et le peuple, ce matin, il était là, malgré le froid et l'humidité, la visibilité nulle et la chaussée glissante.

J'ai vu des gens âgés, certains avec une canne, d'autres en fauteuils roulants, des petits dans les poussettes, d'autres sur les épaules de leurs parents, des femmes très belles, les joues rosies par le froid, quelques-unes enceintes, des hommes fiers, de solides gaillards, habillés en ouvrage, on savait où ils iraient après, des enfants qui avaient dessiné des pancartes touchantes (photo 3) des travailleurs ayant perdu leur emploi avec des pancartes de leur entreprise fermée, des agriculteurs avec des manteaux aux couleurs de « production laitière », des adolescents qui se tenaient par la main, qui se lâchaient pas, qui dansaient plus qu'ils ne marchaient, d'autres qui avançaient en battant la marche avec leurs tam-tam, et le moment le plus émouvant a été pour moi d'entendre la foule chanter si tant tellement fort le refrain de Mario Peluso, « Je m'en retourne au, jusqu'au... Témiscamingue », quand on est arrivés en haut de la côte, que je me suis retournée et que j'ai vu cette marée de monde qui s'étendait tissée serré jusqu'au majestueux lac Témiscamingue qui se perdait dans le brouillard.

Ce sont les peuples qui changent les choses, pas les élus.

lundi 1 novembre 2010

Secret de tournage... révélé!



Photos : C'était dimanche après-midi, le 31 octobre, sur la scène du Théâtre du Cuivre, à Rouyn-Noranda, lieu principal des projections du Festival du cinéma international en Abitibi-Témiscamingue. Une partie de l'équipe de tournage du documentaire signé Martin Guérin, Voir Ali, présentait le fruit de deux ans de travail qui racontait une fort belle épopée, un événement survenu en juin 1983.

Secret de tournage... révélé!

Voir Ali a reçu un accueil triomphal. Au-delà du fait que ce film raconte avec authenticité, humour et tendresse une page d'histoire qui était bien trop passée sous silence à l'époque, ce que j'y ai trouvé en plus, c'est l'extraordinaire folie constructive et créatrice de ceux qui avaient rendu tout ça possible à ce moment-là. On pourrait penser qu'il s'agit tout simplement d'un fait insolite et improbable mais il y a dans ce film beaucoup plus qu'un document d'archive qui vient d'être créé avec les gens qui s'en souviennent et qui le revivent intensément en le racontant.

Qu'on aime la boxe ou pas, qu'on ait eu pour idole Cassius Clay devenu Muhammad Ali ou pas, « The Greatest » était bel et bien venu à Rouyn-Noranda en juin 1983, parce que de merveilleux fous s'étaient mis dans la tête de faire ce qu'il fallait de folles démarches, et ensuite d'aller à Los Angeles, lui vendre cette idée-là, faire en sorte qu'il soit séduit et qu'il accepte de venir chez nous, prononcer une conférence lors d'un souper, et ainsi par sa seule présence, aider à constituer le financement qui allait assurer la tenue des Championnats Sportifs Québécois à Rouyn-Noranda.

Voilà pour le contexte. Vous pouvez voir la bande-annonce ici : http://vimeo.com/15468250

Je ne vous raconterai pas tout le film mais je vous dirai seulement que cette histoire méritait d'être racontée et c'est aussi ce que pense Réjean Tremblay dans La Presse. Voici l'article qu'il a écrit quand il a vu le documentaire en visionnement de presse :

Pour faire ses recherches, scénariser, documenter et tourner son film, Martin Guérin, le réalisateur, disposait d'un budget minuscule, rien à voir avec d'autres films qui se tournent au Québec et dans le reste du monde. En ce sens, je vois un lien à faire entre ce documentaire, le Festival du cinéma international en Abitibi-Témiscamingue et la visite de Ali à Rouyn-Noranda en 1983 : croire que tout est possible si l'on veut bien y mettre l'effort, se retrousser les manches et passer à l'action avec l'enthousiasme, la fougue, le goût de l'aventure, le sens de l'innovation, l'initiative audacieuse et juste ce qu'il faut de naïveté pour ouvrir des portes que d'autres penseraient impossibles à déverrouiller, même avec la clé!

Ma participation

L'une des difficultés du tournage de ce documentaire, c'est que l'événement semblait ne pas avoir laissé de traces concrètes dans les archives locales, régionales, nationales, etc. Plusieurs s'en souvenaient, l'avaient vécu, y avaient participé et si les souvenirs étaient restés gravés dans les coeurs et les mémoires, plusieurs rumeurs avaient couru et une foule de questions étaient demeurées sans réponse. Cette histoire sommeillait dans l'oubli et le serait restée sans la détermination de Martin Guérin. Il y avait des raisons à cet « oubli » et le documentaire les explique très bien.

À quelques reprises, on a fait des appels à tous sur les ondes de nos radios régionales pour retrouver des photos, des témoignages, des vidéos, du film, etc. Nos actualités régionales télévisées (Radio-Nord) avaient bien présenté des reportages de l'événement en 1983 mais ils n'en avaient conservé aucune archive. Pas la moindre trace. Des réseaux nationaux de télé étaient présents sur place mais aucun d'entre eux n'avait rien gardé non plus du passage du « Greatest » à Rouyn-Noranda. Des journalistes de la presse écrite avaient couvert l'événement et rapporté l'affaire, bien sûr, des gens de la radio aussi, mais aucun n'avait un petit bout de film ou un extrait sonore qui pouvait prouver que c'était bel et bien arrivé.

Comme je voyais souvent Dominic dans un contexte familial, qu'il collaborait à ce film et que je l'avais entendu moi-même en entrevue faire des appels à tous pour mettre la main sur un document vidéo qui viendrait ancrer ce fait dans la réalité de l'époque, je m'informais souvent s'ils avaient eu des réponses et chaque fois, il me répondait que non. Ils en étaient désolés. Un bon dimanche soir, je me décide :

- Cou'donc, Dominic, est-ce qu'il va falloir que je vous sorte mon premier film à vie, quand j'ai essayé ma nouvelle Super 8 que je venais d'acheter, et que Mohammad Ali était justement en ville?

Dominic me regardait avec des yeux grands comme des trente sous...

- Quoi?

- Je me souviens plus c'était quelle année mais j'avais ramassé mon argent pour m'acheter une caméra, c'était une Super 8, j'avais une bobine de film avec mon livre d'instructions, je savais à peine comment l'ouvrir et la fermer, je venais de découvrir que j'avais un zoom, j'avais hâte de l'essayer et Joce était justement retonti chez nous, il m'avait dit : « Saute dans l'char, on va aller l'essayer, ta ciné, Ali est en ville! » et moi, je lui avais répondu : « Es-tu sûr que c'est vrai, ça, Mohammad Ali en ville ? »

- T'avais ça pis tu me le disais pas?

- Ben... C'était mon premier film à vie, je voulais juste essayer ma caméra neuve, j'espérais que vous en trouviez d'autres, ça doit être plein d'erreurs, ce vieux film-là...

- As-tu encore ça?

- Ça doit, j'ai un gros sac avec au moins une cinquantaine de bobines, c'est en-dessous de l'escalier.

- As-tu un projecteur?

- Oui pis un écran!

Alors, on a été fouiller en dessous de l'escalier, on a remonté tout ça en haut, on a commencé à vouloir visionner quelques bobines non identifiées et les vieilles pellicules cassaient sans arrêt. On a tout arrêté ça, Dominic craignait d'endommager LE FILM, d'ailleurs, la petite Félixe était fatiguée et ils sont repartis chez eux avec mon gros sac de vieilles bobines, Dominic était tout content d'être heureux!

Je trouvais ça dommage de le faire tant travailler pour peut-être pas grand chose. Je me souvenais vaguement des images que j'avais tournées mais je ne les avais pas revues depuis 1983. Quelques semaines plus tard, je reçois un appel de Dominic, euphorique. À la 24e bobine qu'il visionnait, il venait de mettre la main dessus, c'était mon film de Mohammad Ali. Trois minutes de Mohammad Ali, dans une jeep décapotable sous un soleil de plomb, saluant les gens entassés de chaque côté de la rue pour le voir passer, Ali qui avait fait arrêter la voiture pour prendre un bébé dans ses bras et lui faire un bisou, faisant mine de boxer avec un p'tit gars, Ali de près et de loin, se dirigeant vers la Maison des invités de la mine, là où il était hébergé durant son passage ici, j'avais bien utilisé mon zoom au maximum, et si le film était parfait pour le rythme, selon Dominic, mon explication en était toute simple : je ne pouvais pas aller plus vite, j'étais en train de l'essayer, ma nouvelle Super 8.

Quand Martin (Guérin) a appris l'existence et le contenu de mon film, il a dit à Dominic qu'il l'aimait beaucoup, sa belle-mère! Ils ont fait numériser ma vieille bobine et c'est ce qui termine le documentaire « Voir Ali ». C'est sérieux là, il paraît que j'avais le seul document vidéo existant de ce fait vécu et le film se termine sur mes images Super 8 de juin 1983, ce qui m'a valu d'être remerciée par Martin sur la scène hier, et mon nom figure au générique, à la section « Remerciements ».

Assise au balcon hier après-midi pour la grande première mondiale, dans la noirceur absolue, j'ai rougi légèrement, je l'avoue. J'étais fière d'avoir participé, même un tout petit peu, et par une série de hasards, à ce film documentaire qui raconte une si belle histoire vraie, drôle et touchante, qui est maintenant bien documentée. En tout cas, moi aussi, ça m'a fait chaud au coeur de « Voir Ali ».