jeudi 3 mai 2007

LA FÊTE DES MÈRES


Évidemment, je n'ai pas pris cette photo moi-même puisque c'est moi la petite qui, à 5 mois et demi, avait l'air de se tenir debout... avec de l'aide. Cette photo en noir et blanc a été prise à la toute fin de l'année 57, ça vous dit mon âge, et elle me fait réaliser que c'est d'ailleurs le rôle d'une mère de susciter, d'encourager et de supporter les apprentissages, les découvertes, les défis, les espérances et les réalisations de son enfant...

J'ai beaucoup réfléchi au rôle de la mère. Sans doute parce que je viens d'une lignée de femmes qui avaient quelques points communs, comme le fait de ne jamais rien prendre pour acquis, de remettre en question des choix que d'autres croyaient qu'elles n'avaient pas... Peut-être aussi parce que j'ai voulu très fort, dès les premiers mois de mon mariage, avoir des enfants et que ce désir a pris 8 ans à se réaliser.

De mon arrière-grand-mère maternelle jusqu'à ma fille, 5 générations se succèdent avec plus ou moins 25 ans de distance. Chacune de nous n'a pas suivi nécessairement les mouvements de son époque, comme si c'était dans nos gênes d'être un peu marginales, un tantinet rebelles...

La première

Mon arrière-grand-mère, Luce Jomphe, est née, a vécu et est décédée à Havre-aux-Maisons aux Iles de la Madeleine. Aînée de sa famille, elle a fréquenté l'école assez longtemps pour être enseignante et donner naissance à une grande famille. Je l'ai connue un peu aux Iles, l'année de mes 15 ans, je suis tombée sous le charme de cette femme passionnée de la vie et nous avons continué à correspondre jusqu'à son centième anniversaire où son écriture laissait voir quelques signes de fatigue. Oh, elle n'en écrivait plus très long vers la fin mais juste assez pour entretenir ce lien qui nous unissait. Elle est décédée quand elle l'a décidé, après avoir fait ses adieux à ceux qui l'entouraient et dans la plus grande sérénité. Elle venait d'avoir 103 ans.

La deuxième

Sa fille, ma grand-mère, Eva Poirier, je l'ai trop aimée pour bien vous la décrire. Née elle aussi aux Iles de la Madeleine, elle décide un jour, enceinte de son 6e enfant, que pour assurer leur avenir à tous, il valait mieux quitter sa terre et la mer, avec mari et enfants, pour aller s'établir en pays neuf, l'Abitibi. Aînée de sa famille, on l'avait faite instruire assez pour qu'elle puisse transmettre à son tour son enseignement aux enfants, une vocation fort bienvenue dans ce pays neuf où tout était à faire, ce qui ne l'a pas empêchée d'avoir 9 enfants. Elle a habité avec nous au décès de Grand-Papa, j'ai partagé sa chambre, son lit pendant toute mon adolescence... Je m'endormais toujours avec le bruit de fond de ses Notre Père, Je vous salue Marie et Gloire soit au Père! Nous étions si proches l'une de l'autre qu'elle passait son temps à me placer « sous la protection de la Sainte Vierge »... C'était pour elle une preuve d'amour infini et je me sens protégée jusqu'au fond de l'âme juste parce qu'elle y croyait...

La troisième

Ma mère, Rita Poirier. Comment parler d'elle en peu de mots... Vous savez ce qu'est une mère? Née aux Iles elle aussi, elle était adolescente quand sa famille est venue s'établir en Abitibi. La mer lui a beaucoup manquée au début mais elle s'est enracinée ici de tout son être. Aînée de sa famille, c'est elle qu'on a envoyée s'instruire à Québec pour qu'elle puisse revenir à son tour faire bénéficier d'autres de sa formation d'enseignante. Une professeure dans l'âme, ma mère, jusqu'au bout des doigts. Elle a fait de nous, ses trois enfants, ce que nous sommes, elle nous a construits littéralement en nous laissant croire qu'on était capable de tout. À son époque, les mères ne travaillaient pas à l'extérieur. Elle, oui. J'étais la seule enfant aux alentours à aller dans une garderie. Maman ne se définirait pas comme une féministe mais si vous saviez jusqu'à quel point elle a fait avancer, sans le vouloir nécessairement, la cause des femmes!

La quatrième

Et moi... Je suis la première de notre lignée de femmes à être née en Abitibi, je n'ai pas seulement des racines ici mais aussi des algues qui s'étendent jusqu'à toucher l'autre rive, si fertile. Aînée de ma famille, si je n'ai pas oeuvré dans le monde de l'éducation, c'est une erreur de parcours que je comprends mieux et que j'assume aujourd'hui. Toutefois, comme celles qui m'ont précédée, la langue française m'a servi à garder vivants tous mes liens et à gagner ma vie. Je n'ai jamais imaginé que j'aurais pu ne pas avoir d'enfant. Mais j'avais le choix par exemple. Biologiquement ou par adoption, je me devais de redonner parce que j'avais tellement reçu!

La cinquième

Ma fille, Isabelle a 20 ans. Née aussi en Abitibi, elle est décidée d'y faire sa vie même si elle a déjà voyagé avec grand bonheur dans quelques parties du monde. Elle a adoré son séjour de 4 mois dans l'Ouest canadien mais elle en est revenue plus nationaliste que jamais. Elle aurait pu facilement vivre heureuse dans le sud de la France, dans le nord de l'Espagne, en République Dominicaine aussi mais chez elle, c'est ici. Elle sera enseignante en français, elle entre à l'université dans quelques mois parce qu'elle pense qu'il faut « mettre beaucoup de passion et de créativité dans notre manière d'enseigner le français. » Devenir mère pour elle, c'est un désir encore un peu flou mais je reconnais déjà dans sa personnalité ce petit je-ne-sais-quoi qui l'amènera doucement vers ce désir...

C'est à elles qu'on dit nos tout premiers mots

La fête des mères s'en vient à grands pas, ce deuxième dimanche du mois de mai. Ce jour-là, je le consacre à mes mères et j'oublie que j'en suis une mais Isa me le rappelle toujours avec des mots qui savent me toucher, comme si je les entendais pour la première fois, conjugués à sa manière à elle. En ce jour-là, pourtant, je me sens surtout... solidaire. Oui, solidaire de toutes celles qui m'ont précédée, inspirée, celles que j'ai tant aimées et à qui je dois tout, même la vie.

14 commentaires:

Guy Vandal a dit…

Magnifique texte encore une fois chère Zoreilles.

Tu me dirais que la vie est pour toi un grand jardin et j'y croirais absolument. Ton slogan préféré doit être: Semez, semez, il en restera toujours quelque chose!

L'hommage que tu rends à tes mères est le signe que tu n'as pas que de bonnes oreilles, mais aussi de bons yeux.

Plusieurs ne peuvent ou ne veulent pas voir ce qui est pour toi un beau "paysage". C'est vrai que c'est beau la vie quand on sait regarder.

Ça me fais toujours du bien de visiter ton carnet. Tu es peut-être un genre de maman virtuelle ayant les bras assez grand pour accueillir des milliers d'enfants.

Merci. Qu'on se le dise...

bibco a dit…

Étrange... Je viens aussi de l'Abitibi. Mon blog devient presque ennuyant à force de parler d'environnement. Je ne sais pas si le fait d'être née dans cette région a fait de moi une personne aussi près de la nature mais je constate qu'il en est de même pour vous et pour plusieurs autres.
Ça en devient presque farouche.
Je reviens vous lire avec plus d'attention!
À bientôt,

Esperanza "ExLibrex" a dit…

Mmmmm...

Tu vois Zoreilles, je n'ai jamais été très friand de ces fêtes (pères, mères, valentin, femmes...). Je ne sais pourquoi, j'ai toujours cru que ce n'était que des fêtes commerciales qui n'avaient pour seul but que de faire vendre des fleurs, des cravates ou du chocolat).

Cependant, ton billet me dit tout autre chose. Tu te sers de la fête des mères pour te rappeler d'où tu viens, de tes racines, du parcours génético-géographique et historique...

Ça m'a fait énormément de plaisir et de contentement de lire ces mots.

Cette année, à la fête des mères, je n'ai plus la mienne. Mais j'y penserai d'une toute autre manière. J'y penserai pour ce que je suis, pour ce qui sera après-moi, pour d'où je viens.

Zoreilles a dit…

@ Guy : T'es donc ben fin et c'est tant mieux si ma contribution amène un peu de sérénité dans notre monde qui en a tant besoin... Une maman virtuelle? Tiens, je ne l'avais pas vu de même! T'es toujours original, toi!

@ bibco : En vous découvrant ce matin, j'avais lu dans vos « souvenirs d'enfance » qu'un jour, pour aller à Expo 67, vous aviez traversé le parc La Vérendrye... Vous ne pouviez être d'ailleurs... que d'ici. J'ai beaucoup aimé vous lire, j'y retournerai, c'est sûr, d'ailleurs, je vous ai ajoutée à ma liste des carnetiers libres!

@ Esperanza : C'est drôle, j'ai justement écrit ça pour donner un autre sens à ces fêtes obligées que sont la fête des mères, des pères, la Saint-Valentin, etc. Je suis mal à l'aise avec tout ça et pourtant, je ne veux faire de peine à personne, alors, je veux me les réapproprier, à ma façon, les vivre autrement, leur donner un sens plus acceptable, tu comprends?

Ces fêtes commerciales qui deviennent obligatoires font vivre des peines à du monde : un amoureux éconduit se trouve encore plus rejeté à la Saint-Valentin, une femme dont le mari est amoureux pourtant mais qui oublie de le souligner, pour quelqu'un comme toi qui vient de perdre sa mère, le jour de la fête des mères sera aussi difficile que l'est pour moi la fête des pères maintenant.

Et que dire de toutes ces mères qui attendront en vain un simple coup de fil qui ne viendra pas?

Et tout ça pour faire vendre, comme tu dis, du chocolat, des fleurs, des cravates, etc.

bibco a dit…

Voilà, me revoici, j'ai lu beaucoup de vos billets.
J'ai appris que étiez originaire de Lasarre? Mon père de La Reine.
J'ai marié il y a longtemps un gars de Macamic, nous allions nous embrasser sur le pont rouge, celui de votre photo.
Vos souvenirs de bord de lac avec les enfants sont aussi les miens.
Pour moi, exilée ici depuis 5 ans, lire votre vie là-bas c'est comme toucher du bout du doigt un souvenir encore vivant.

Zed Blog a dit…

Tiens, le pont rouge. Celui des baisers dont je t'avais parlé, Zoreilles? (Trop drôle...)

:D

Zoreilles a dit…

@ bibco : Ah ben, dis donc... Alors, tu connais mon attachement pour les gens d'Abitibi-Ouest?

@ Zed : Tu vois, t'avais raison, ça servait aux embrassades, les ponts couverts! Le ministère des Transports s'est tellement trompé en nous faisant croire qu'il y avait des raisons pratico pratiques. Je dis souvent qu'il n'y a pas de hasard, juste des rendez-vous... dans ce cas-ci, un rendez-vous doux!

marie-lorraine a dit…

Je viens de découvrir votre blogue - je n'ose le "tu", malgré les affinités profondes qui nous lient, après un détour chez ma copine bibcoquette.
Je suis également petite fille d'une femme des Iles, une Arsenault. Qui a quitté, comme beaucoup d'autres, pour aller travailler chez monsieur le Curé, et qui a fini par épouser un écossais, dans une région on ne peut plus francophone. Annie n'a pas enseignée, mais après avoir eu 17 enfants, elle a laissé une trace profonde chez toutes femmes de sa lignée.
Je suis moi-même devenue mère sur le tard, et malgré que parfois, je me demande à quoi j'ai pensé, je sais que ma vie aurait été incomplète sans ma merveilleuse merveille. Elle me ramène à mes racines et m'a fait redécouvrir la gratitude.
Merci de votre texte sur la fête des mères. Il est vrai et "parlant"... comme les gens des Iles!

Zoreilles a dit…

@ Marie-lorraine : On ne s'enfargera pas dans les « vous », parce que d'après moi, nous sommes parentes!

Comme tu le sais, aux Iles, tout le monde est parent... ou presque! Mes deux parents, donc mes quatre grands-parents sont de Hâvre-aux-Maisons. J'ai trois grands-parents sur quatre qui sont nés Poirier, en fait, seul mon grand-père paternel s'appelle Turbide et tout ceux qui s'appellent Poirier ou Turbide là-bas sont parents avec moi. D'ailleurs, mes parents étaient parents entre eux un peu, c'est tout dire! T'aurais dû voir quand j'ai fait des recherches généalogiques sur mes familles, je suis tombée sur des affaires époustouflantes!

J'ai beaucoup de parenté Arsenault ou Arseneau. Des Boudreau aussi, des Langford, des Cyr, Lapierre, Leblanc, etc.

Marc a dit…

La famille et le passage d'une génération à l'autre c'est aussi quelque chose que je vis très fort. Ta note est troublante. A bientôt...( J'aime beaucoup vous entendre parler de régions inconnues (Abitibi-Ouest, Hâvre-aux-Maisons etc...) à chaque fois je fais une recherche sur google et je voyage un peu avec vous....) A bientôt

Anonyme a dit…

Dis donc ça fonctionne rondement ce blog...toujours interactif,c'est très intéressant.
Je reviens souvent sans laisser de trace....

Zoreilles a dit…

Vous faites bien d'en laisser (des traces), si vous saviez comme j'aime les suivre! Sinon, parfois, je finis par penser que je m'écris un journal intime mais sans le plaisir de la plume qui glisse sur le papier...

J'aime écrire mais je crois que j'aime encore plus communiquer.

Et mes amis (virtuels) sont absolument charmants!

Serge Poirier a dit…

Bonjour Francine!

Merci pour ton partage qui m'a transporté dans ce temps ou les soucis de la vie moderne étaient loin de mes priorités, une belle histoire d'amour que toi et Gilles avez et vivez encore, ce que vous avez est très précieux et que Dieu protège votre union pour encore très longtemps!

Souvent, je repense è vous tous, dans mon coin de pays, je suis fier d'être ton cousin, ton coeur est aussi beau qu'il l'a toujours été, tu ne cesseras jamais de m,émerveiller par la beauté de ton âme!

Cousin Serge : - )

Serge Poirier a dit…

Oh et en passant, mon addresse est spoir99@sympatico.ca, Je vous aime!!!!!