


Photo 1 : Cette pancarte routière n'existe plus et j'ignore comment j'ai eu un jour l'intuition de la photographier tandis qu'elle existait encore. Probablement que Joutel était sur le point d'être rasée et oubliée par les compagnies minières qui lui avaient donné naissance, contrairement à ceux et celles qui y ont vécu aux belles années. Elle devait se situer pas très loin d'Amos, sur la route 109.
Photo 2 : Cette photo n'est pas de moi, elle provient d'un site Internet qui faisait référence à Joutel, ville minière « de compagnie » sise sur la rive gauche de la rivière Harricana, près des collines Cartright.
Photo 3 : J'ai trouvé cette photo de l'école Laurent-Bélanger de Joutel et je veux la partager avec Richard, le Joutellois, à qui je dédie ce billet.
L'histoire jamais racontée de Joutel
Je me promettais depuis longtemps de la raconter, cette histoire, mais je ne pouvais le faire sans vous parler du même coup de Pierre 19, un gars qui a travaillé longtemps à Joutel et qui habite maintenant à Val-Paradis. Je le surnommerai ici Pierre 19 parce qu'il est le cadet d'une famille de 19 enfants. Je tardais à m'y mettre parce qu'il y a des histoires si belles mais un peu cruelles qu'on ne peut résumer en quelques phrases... Alors, je vais différer dans le temps l'histoire de Joutel et dans mon prochain billet, je vous présenterai Pierre 19 qui m'en a raconté la fin. Vous verrez, vous ne perdez rien pour attendre!
J'en parle souvent, je suis née à l'hôpital d'Amos, juste en face de la rivière Harricana mais j'y ai vu le jour seulement et n'y ai séjourné que le temps de me sortir de l'incubateur parce que mes parents habitaient à La Sarre, en Abitibi-Ouest. Et chaque fois que j'y retourne, en Abitibi-Ouest, je revois avec délice les lieux qui ont bercé ma petite enfance, ma maison, celles de mes grands-parents, mon terrain de jeu pas loin, mon école Victor-Cormier, la rue Principale, la rivière La Sarre, le pont qui la surplombe légèrement à l'approche de l'église et du Centre Saint-André, etc.
Quand nous avons quitté La Sarre, j'avais sept ans. Nous déménagions à Matagami, là où nous étions parmi les familles pionnières qui allaient vivre des aventures extraordinaires à s'inventer une ville au nord du Nord, alors au bout de la route, aux confins de l'Abitibi de l'époque. Matagami est fondée en 1963, le gouvernement du Québec voit à l'aménagement de la ville et demeure le maître d'oeuvre de son développement urbain jusqu'au début des années 1970. La nouvelle zone minière Joutel-Matagami connaît alors une très forte poussée d'expansion. On y exploite les gisements de la Mattagami Lake Mines, la Orchan Mines (où mon père travaillait) et la New Hosko.
Joutel est née en 1965 dans les mêmes conditions, à cause d'abord des Mines Poirier, ensuite par Joutel Copper Mines et Agnico Eagle. Les nouvelles familles arrivées, en provenance surtout de l'Abitibi-Témiscamingue et du secteur d'Elliot Lake, en Ontario, viennent s'y installer pour se faire une nouvelle vie en pays neuf, les gisements sont si riches de promesses! Les infrastructures de Joutel sont mises en place par le Ministère des Richesses naturelles du Québec mais les maisons appartiennent aux compagnies minières, aucun résident n'est propriétaire, à l'exception des commerçants.
Très rapidement, et c'est le propre des villes minières qui poussent comme des champignons, la vie s'organise à Joutel. Le domaine résidentiel comprend alors 77 maisons individuelles, 20 maisons à deux logements, 8 immeubles à logement multiple (73 logements) et 42 emplacements pour roulottes. S'ajoutent aussi les résidences des Mines Poirier et d'Agnico Eagle qui accueillent les travailleurs célibataires ou ceux qui n'amènent pas leur famille sur le lieu de leur travail. Un centre d'achat regroupe la Banque Canadienne Impériale de Commerce, un marché d'alimentation IGA, un restaurant, le bureau de Poste, un magasin de vêtements pour enfants, un salon de coiffure pour dames, etc. On trouve aussi à Joutel un garage Esso, l'hôtel Joutel, l'école Laurent-Bélanger, l'église en forme de demi-lune comme un aréna, le club de curling qui abrite aussi des bureaux, un édifice de la compagnie Télébec et l'usine de filtration de l'eau. Parmi les principaux groupes sociaux, le Cercle des Fermières de Joutel, l'Association sportive de Joutel, le club de motoneige CanJou et quelques autres. Il y a une bibliothèque municipale d'environ 4000 volumes et un journal local, Pierre de Touche. (Réf. De l'Abbittibbi-Temiskaming 5, Collège du Nord-Ouest, 1979, Histoire de l'Abitibi-Témiscamingue, Normand Paquin, 1981 et L'Abitibi-Témiscamingue, Benoît-Beaudry Gourd, éditions de l'IQRC, 2007).
Contrairement aux villages qui ont plus d'histoire, les villes minières ne portaient pas le nom d'une sainteté comme on le voit si souvent au Québec. Même les noms des rues se distinguaient par leur toponymie moderne. À Joutel, pas de rue Frontenac, Montcalm, St-Jean ou Notre-Dame. On s'entoure plutôt de pierres précieuses et à l'exception du boulevard Joutel, les artères de la nouvelle petite ville portent les noms de rue Rubis, Opale, Zircon, Topaze, Quartz, Émeraude, etc. alors que les mines de l'endroit exploitent plutôt des gisements de cuivre, de zinc et d'or!
La vie à Joutel ressemblait en tout point à celle que nous vivions à Matagami. La vie sociale de nos parents était faite d'initiatives enthousiastes, d'activités de plein air et de solidarités quotidiennes dans cet univers protégé qu'on croyait être le paradis. Beaucoup d'enfants y sont nés, y ont fait leurs premiers pas, s'y sont fait des amis à jouer dehors, à faire des forts et des bonhommes de neige, jouer au hockey en pleine rue autant qu'à l'aréna, à se construire des cabanes dans la forêt autour, à pêcher sur la rivière Harricana, à fréquenter l'école maternelle, le primaire et le secondaire, à initier des équipes sportives et des clubs sociaux de toutes sortes. Joutel, c'était pour les enfants qui y vivaient une petite communauté tissée serré où tout le monde se connaît et s'invente à mesure une vie rêvée...
Puis, petit à petit, les gisements s'épuisant, les mines ont fermé une à une, les familles s'en allaient par blocs, on est si peu enraciné quand la maison appartient à la mine et qu'on n'y sera jamais que locataire, que le lieu de résidence n'est tributaire que du travail de mineur, que l'économie n'arrive jamais à se diversifier, qu'on est loin des grands centres, qu'on vient au monde dans ces petites villes minières, qu'on y grandit aussi mais qu'on ne s'y installe jamais définitivement parce qu'on n'y est que de passage et qu'on n'y prend jamais sa retraite.
Si en 1975, environ 1500 personnes habitent Joutel, la population décroît par la suite considérablement avec la fermeture de plusieurs mines de ce secteur. Le village est complètement démantelé au cours des années 1990. Et c'est là ce que je considère personnellement comme un petit drame pour ceux qui ont conservé de Joutel des souvenirs impérissables. Ils ont un sentiment d'appartenance si fort à leur petite ville qu'on a complètement détruite et rasée puisqu'elle ne leur appartenait pas autrement que dans les jours heureux qu'ils y avaient vécus. La rumeur veut que c'est parce que le pont de la rivière Harricana qui y mène aurait coûté trop cher à réparer et entretenir...
Ceux qui ont vécu les années formidables de l'enfance à Joutel ne peuvent pas, comme moi, retourner sur les lieux où ils ont appris la vie pour revoir leur maison, leur école, leurs amis, leur cabane dans les bois, leur aréna, leur restaurant, etc. J'ai connu Joutel à l'époque effervescente des beaux jours. On y allait parfois le dimanche parce que c'était, de Matagami, la ville la plus proche où l'on pouvait aller faire un tour en famille pour se faire croire qu'on faisait un petit voyage! Ma classe de 4e année était jumelée à la classe de 4e de Joutel, on correspondait régulièrement par écrit avec notre jumeau/jumelle qui menait une vie semblable à la nôtre avec un papa mineur et une maman qui avait autant d'amies qu'il y avait de maisons sur notre rue si vivante et si tant tellement formidablement habitée.
J'avais de la famille à Joutel. Des oncles, des tantes, des cousins et des cousines. Quand ils parlent de Joutel, ils sourient, s'emballent, se souviennent de tout et sont intarissables mais leurs yeux sont tristes. Ils parlent du « 72 », c'est tout ce qui leur reste comme lieu accessible, même la route 109 n'offre plus qu'une petite halte routière avec vue sur les collines Cartright là où il y avait avant un embranchement qui s'ouvrait sur les 8 milles de la route qui menait exclusivement à Joutel. Pause nostalgique qui appelle au silence absolu du paysage nordique infini avant de continuer à rouler vers Matagami.
Dans les rassemblements improvisés où d'anciens Joutellois se retrouvent comme des apatrides qui ont besoin de se souvenir ensemble qu'ils n'ont pas rêvé, une chanson monte à chaque fois du coeur de la gang qui se prennent par le cou, là où se trouvent les guitares réchauffées, en fin de soirée, quand on se dit les vraies affaires comme les émotions enfouies. Elle se chante à l'unisson et à tue-tête, on chante plus fort quand on peut pas brailler, dans la plus imparfaite harmonie mais intense et plus vraie que vraie, plus poignante qu'un hymne national d'un pays tant aimé, englouti par les sans-coeur qui mènent les mauvaises mines, une chanson qui raconte l'histoire de Joutel, de Gagnonville, de Murdochville, de Shefferville et de combien d'autres... De Michel Rivard. Shefferville.
Shefferville, le dernier train (Michel Rivard)
Il n'y a plus rien au Roxy depuis quelques mois/Y a de la neige dans la porte du vieux cinéma/Dans la rue un chien jappe et se prend pour un loup/La nuit tombe sur la ville qui m'a donné le jour
À la brasserie ça chante plus fort que d'habitude/Pour la fête à Johnny qui s'en retourne dans le sud/Mais le sud de Shefferville c'est pas la Jamaïque/C'est Québec ou Matane ou le Nouveau-Brunswick
En novembre passé ils ont fermé la mine/J'ai vu pleurer mon père sur la table de la cuisine/C'était pas tant de perdre une job assurée/Que de voir s'évanouir le rêve de trente années
Quand je suis venu au monde ils étaient jeunes mariés/Venus trouver l'amour et la prospérité/Dans une ville inventée par une grosse compagnie/En plein nord en plein froid et en plein paradis
Aujourd'hui ça m'fait mal de voir tout le monde partir/C'est icitte que j'suis né c'est là que j'veux mourir/Avec une caisse de douze une aurore boréale/Et la femme de ma vie couchés sous les étoiles
J'ai passé ma jeunesse à apprendre les bois/À la chasse à la pêche à boire avec les gars/Un ski doo entre les jambes et l'orgueil dans le coeur/Je suis devenu un homme et j'ai connu la peur
Sur les traces de mon père j'suis parti travailler/Et la mine de fer est devenue réalité/Comme l'amour de ma femme et la chaleur de mon foyer/Et la peur de m'faire prendre tout ce que j'ai gagné
Aujourd'hui ça m'fait mal de voir tout le monde partir/C'est icitte que j'suis né c'est là que j'veux mourir/Avec une caisse de douze une aurore boréale/Et la femme de ma vie couchés sous les étoiles couchés sous les étoiles
Et au bout de la ligne c'est l'histoire qui décide/Si le poids de nos rêves nous entraîne dans le vide/Je suis monté à pied sur la côte du radar/J'ai vu mourir ma ville sous le soleil du nord
C'est pas moi qui peut changer le cours de la vie/Si y a personne qui reste j'vais partir moi aussi/Mais c'est moi qui veut fermer les lumières de la ville/Lorsque le dernier train partira pour Sept-Îles/Lorsque le dernier train partira pour Sept-Îles












