jeudi 1 février 2007

Des petits pionniers

Cette photo doit être la première que j'ai prise, mes deux petits frères représentaient tout pour moi et j'ai dû vouloir capter ce moment de nos jeux pour m'en souvenir tendrement quand nous serions tous grands, réalisant déjà ma chance de les avoir dans ma vie... Maintenant tous les trois dans la quarantaine, nous avons le même âge et « mes petits frères » sont toujours ma chance et ma richesse. Mais là n'est pas mon propos.

C'était l'époque où l'on ouvrait des villages au lieu d'en fermer. Notre famille était arrivée à Matagami au début de 1964, lorsque la ville prenait naissance grâce à des gisements exploités par trois mines : la Orchan, la Matagami Lake et la New Osko Mines. Papa nous avait précédés de quelques mois et quand il a eu la chance d'avoir ce qu'on appelait « une roulotte de la Orchan », la famille a été réunie à nouveau dans cette ville minière, rue Rupert, avec quelques familles qui avaient la même « chance » que nous. Pour nous installer un chez nous, la mine avait bûché quelques épinettes pour faire une place, avait foutu notre maison mobile là, même pas au niveau seulement (!) et pour nous dessiner une entrée de cour, ils y avaient mis du concassé. Le bois restait à proximité, à n'en pas douter!

Il existait déjà une petite école primaire de fortune à notre arrivée et quand je m'y suis présentée, on m'a appelée « la p'tite nouvelle »... pour une semaine! Comme il y avait autant d'anglophones que de francophones et d'autochtones (Cris), il fallait y aller sur des quarts différents : pour les francophones, l'horaire était de 8 h à 10 h et de 12 h à 15 h, alors que pour les anglophones et autochtones, ils y allaient de 10 h à 12 h et de 15 h à 18 h. Le mois d'après, on changeait d'horaire. L'année suivante, nous avons eu une belle école neuve, l'école Galinée, avec son grand gymnase qui servait à toutes les sauces, autant pour les grands que pour nous, les petits. Le samedi après-midi, on avait droit au film gratuit, fourni par la mine, mais la bobine cassait souvent et on ne s'en plaignait pas trop, on en profitait pour se faire des nouveaux amis! Il arrivait souvent qu'on aille jouer dehors plutôt que d'attendre la fin de l'histoire!

Matagami nous appartenait littéralement, c'était notre ville à nous et puis, pour s'en assurer, on prenait possession du territoire en construisant des « campes » un peu partout. Parfois, on tombait sur des anciens camps de prospecteurs abandonnés, on cherchait de l'or et si l'on n'en trouvait pas, on faisait toujours des découvertes plus ou moins historiques qui nous emballaient. L'été, on se baignait et on pêchait dans la rivière Bell. C'était avant la maladie de Minamata à Matagami, quand Domtar n'y déversait pas encore des tonnes de mercure, à partir des usines de Senneterre. Pas de classes sociales dans notre ville, nos pères étaient tous mineurs. On voulait un carnaval? On devait s'en faire un. On voulait pratiquer un sport? Il fallait se trouver des joueurs et de l'équipement. On avait tous les mêmes stress aussi, comme lorsqu'on entendait la sirène de la mine qui signalait un accident sous terre, chacun de nous se demandait si c'était son père ou le père de l'autre... Difficile de se concentrer en classe après ça, nos enseignantes le comprenaient, d'ailleurs, elles avaient presque toutes un conjoint mineur.

Tout le monde venait d'ailleurs, même de d'autres pays. Les accomodements raisonnables existaient, ils se négociaient au ballon chasseur ou à Botte la Canne et s'appelaient « vivre ici ». Matagami grandissait à vue d'oeil. Même enfants, nous avions la certitude que tout était possible, que tout restait à faire et qu'il suffisait de se retrousser un peu les manches pour que cela arrive comme on le souhaitait. On s'inventait une ville, une vie.

Nous avons vécu là nos plus belles années d'enfance et si nous sommes déménagés à Noranda, en Abitibi-Témiscamingue, cinq ans plus tard, une partie de notre coeur de petits pionniers restera toujours à Matagami, cette ville minière où nous avons été libres et heureux. Gilles Vigneault disait très justement que « l'enfance est un bagage que l'on transporte toute sa vie ».




12 commentaires:

Henri a dit…

Quelle belle histoire. Ça devait être quand même quelque chose d'arriver dans une collectivité "en construction" et de s'approprier soi-même tout ce territoire.

J'espère que tu auras d'autres belles tranches de ta vie à nous raconter bientôt.

Anonyme a dit…

Salut
C'est une belle histoire et c'est un peu la mienne et celle de beaucoup de gens de mon entourage de Senneterre de La Sarre etc..C'est beau les régions! Jocelyn xxx

Zoreilles a dit…

@ Henri : Oui, je crois que s'enraciner dans le pays, ça peut partir de l'enfance. Merci pour ton accueil et ton... écoute!

@ Jocelyn : Cette histoire est un peu beaucoup la tienne, en effet! xxx

Zed Blog a dit…

Zoreilles, ta photo me fait penser aux anciennes photos des autochtones.

Très joli, vraiment.

À+ Zed :)

Accent Grave a dit…

En lisant votre récit des souvenirs de mon père qui avait, en compagnie d'autres colons, fondé le village de Rollet au Témiscamingue vers 1932 me sont venus à l'esprit. Ces années furent les plus rudes mais aussi les plus belles de sa vie, il en parlait tout le temps.

Bâtir un pays c'est se construire une vie.

Accent Grave

Zoreilles a dit…

@ Zed : Bonjour, toujours heureuse de te croiser, ici ou ailleurs!

@ Accent Grave : Bonjour aussi, petit-fils d'un pionnier de Rollet! Si ça t'intéresse de savoir ce qu'est devenu ce village fondé par ton grand-père, sache que l'émission « La petite séduction » tournera bientôt 2 émissions dans deux villages de notre région, Rollet et Palmarolle.

Pour les pionniers de l'époque de Grand-Papa Accent Grave (!) la vie était rude et tant mieux s'il en a gardé de beaux souvenirs à raconter. Rollet... Il a dû vous parler de la rivière Solitaire? Beaucoup de légendes y ont pris naissance...

Fredesk a dit…

Te lire, c'est toujours un enchantement, Zoreilles :o)

macamic a dit…

Zoreilles,

J'ai passé par Matagami en 1971 ou j'ai trvaillé sur le premier 20 milles de route pour allr à la baie de James. Nous étions logés dans des roulottes juste à coté des cris. Et, certain d'entre eux travaillait pour nous. J'ai encore beaucoup de photos prise à cette époque ou les mines et les moulins fonctionnais à plein.

C'étais chouette nous allions travailler en hélico et il n'y avait pas de coupe à blanc. La nature étais magnifique, la chassse et la pêche aussi.

Et sa me faisait quand même de la peine de voir les ''bouldozer'' rentrées dans le bois et tout ''scraper'' devant nous. Vider les dépôts de morraine pour faire la route. Eh !!! oui j'étais arpenteur à l'époque parce que j'aimais la nature et je l'aime encore...bien sur.


Je te comprend c'était quelque chose de voir et de vivre un boumm économique.



Beau ptit village ou j'y ai passé 2 années...

becassine a dit…

Bonjour, Zoreilles

votre texte me touche et me plait beaucoup, je voudrais reprendre quelques lignes en vous citant bien entendu, dans le livre que j'écris sur Michel Pageau. L'éditeur est francais Le livre doit paraitre à la fin de l'année.
J'attends votre réponse avec impatience.

Merci

Zoreilles a dit…

@ Becassine : Merci pour votre visite ici et votre appréciation. Une belle surprise. J'avais entendu dans nos médias régionaux qu'un tel livre allait voir le jour et il y avait aussi un extrait d'entrevue avec l'auteure...

Il me ferait plaisir (et ce serait un honneur) que vous me citiez, quelques lignes, (je me demande bien lesquelles!...) dans cet ouvrage que vous écrivez présentement sur l'oeuvre de Michel Pageau, son épouse, sa famille et son équipe dévouée.

Si vous voulez communiquer avec moi par courriel, voici mon adresse électronique :

Turbide.communications@cablevision.qc.ca

Mijo a dit…

Tout un monde que je ne connais pas et qu'il me plaît à lire pour le découvrir un peu.

Zoreilles a dit…

@ Mijo : Alors, bienvenue dans cet univers, Mijo, c'est la première fois que je vous croise ici. J'espère que vous continuerez de vous y plaire, je pourrai ainsi vous « revoir » et vous « réentendre »!