

Photo 2 : Un danger rôde. Dans les pistes du petit orignal se profilent celles, redoutables, d'un gros ours...
Photo 3 : Novembre 2011. Soleil levant sur matin froid.
Phénomènes modernes
Ce billet qui contraste cruellement avec le précédent (Plaisir démodé suivi de Phénomènes modernes!...) m'est inspiré par un petit fait banal survenu vendredi soir dernier. J'aurais souhaité que ça me passe mais non, c'est toujours là à me chicoter, alors il faut que je vous en parle!
Au bistrot bar où l'on cinqàseptte tranquillement, avec la musique jazz en sourdine et les petites lumières coquines qui nous rendent tous plus beaux, les gens se rejoignent, se retrouvent, s'interpellent, se serrent la main ou se bisoutent sur les joues, avant de s'asseoir ensemble dans une ambiance joyeuse et détendue de vendredi soir en ville. Notre fille viendra nous saluer elle aussi juste avant d'aller chanter au P'tit Théâtre du Vieux Noranda. Tout est parfait? Non. Quelque chose cloche pour moi qui suis tellement sensible aux ambiances.
À une table près de la nôtre, de biais un peu, une petite table pour deux... Un gars est assis tout seul, son ordinateur portable ouvert, sa bière froide repose à côté, il a les yeux braqués à la fois sur son Iphone dans sa main gauche et sur son écran d'ordinateur. Il ne les quitte pas une seconde, pitonnant allègrement sur l'un et l'autre. De toute manière, ses deux laisses font des murs entre lui et le reste du monde. Ça me met mal à l'aise. Ça me déconcentre. Je me dis que ce gars-là, tout seul au milieu de tant de monde qui communiquent, doit être un étudiant débordé en fin de session, ou alors un travailleur autonome qui approche dangereusement de l'heure de tombée d'un contrat important. Je le plains...
J'en parle à Isabelle et à Crocodile Dundee. Elle me rassure, il ne fait pas pitié du tout, elle peut voir son écran, il est sur Facebook! Ah bon. Sur son Iphone, il ne parle à personne non plus, il pitonne frénétiquement. Crocodile Dundee, lui, se met à observer le gars comme un animal étrange. Il n'en a jamais vu en forêt de ces spécimens bizarres... Il finit par décréter : « Pourquoi il la prend pas chez lui, sa bière, tant qu'à être isolé de même? » et on finit tous les trois par être un peu hypnotisés par la présence (si absente) de ce dépendant aux réseaux sociaux avec lequel on n'échangera même pas un regard pendant toute l'heure qu'on passera là. Quand on est partis, il était encore là, à pitonner. On trouvait ça malsain, on ne pouvait rien faire. On venait d'assister à un phénomène moderne troublant.
L'autre jour, en voiture, j'attendais que ma lumière tourne au vert, à l'entrée du viaduc près de RNC Média. Je voyais deux filles s'en venir à pied l'une vers l'autre, mais je n'imaginais pas une seconde qu'elles allaient se rencontrer puisqu'elles pitonnaient toutes les deux en marchant. Rendues au point de rencontre, elles se sont saluées puis elles ont marché ensemble, toujours en pitonnant. Ma lumière est tombée verte. Je suis partie.
Souper de Pâques 2011, dans une famille que je connais. Six personnes à table, dont quatre dans la vingtaine (enfants de la maison et amis) et les deux parents, dans la cinquantaine. Les quatre à table attendaient passivement le souper qui était sur le point d'être servi... en pitonnant sur leur Iphone. Ils ne se parlaient pas entre eux, non, ils étaient en lien avec d'autres, au loin. Les parents ont servi le souper aux quatre puis ils ont apporté leur assiette dans le salon. Personne ne s'en est rendu compte. Les parents ont dû avoir de la peine mais ils n'ont rien dit, n'ont pas réagi. Je ne sais pas comment ils ont fait. Moi, j'aurais pété une méchante coche poivrée de luxe 5 étoiles. Pourtant, je respecte énormément la liberté des gens mais ça, j'aurais pas pu.
Y a-t-il un lien entre ces trois faits apparemment anodins? En tout cas, j'en ressens un profond malaise, pour ma part, c'est certain. Tous ces gens, particulièrement des jeunes, qui se réfugient sous le parapluie de l'incommunicabilité, alors qu'on a tant de moyens de communiquer les uns avec les autres, je vous avoue que ça m'inquiète et que ça me fait peur.
Je suis arrivée dans le monde virtuel dans les années 90, où j'animais avec d'autres des forums de discussion regroupés sous le nom de Place Publique, qui avaient une grande popularité. Il y avait là plusieurs communautés virtuelles tissées serré, aux quatre coins du Québec et du monde entier. C'était l'effervescence, la découverte, l'enthousiasme, les passions partagées pour la littérature, l'éducation, le cinéma, l'informatique, la politique, la vie sociale, les voyages, etc. On communiquait vraiment, on se liait d'amitié, on échangeait, on discutait, on se donnait des trucs et des conseils et puis, on retournait à nos vies réelles. Derrière chaque pseudo, il y avait une personne qui transcendait l'écran et le clavier.
Sont arrivés les blogues qui ont connu leur plus grande popularité dans les années 2005 et les suivantes. Encore là, on y devinait une personne derrière chaque nom de plume. Chaque maison virtuelle ressemblait à celui ou celle qui l'avait construite pour y accueillir sa belle visite, les fidèles comme ceux de passage qui venaient y déposer quelques phrases. S'y dessinaient tranquillement des réseaux et des alliances tout à fait libres d'engagement, au fil du temps et des échanges. Une sorte de communauté virtuelle plus volatile mais à laquelle on pouvait quand même s'identifier.
Sur Facebook, j'y suis aussi présente mais si peu... pour des raisons pratiques et autres que l'amitié, l'échange et la communication. Ce réseau a ses particularités et ses fonctions utiles, j'en conviens, mais je ne m'y sens pas chez moi du tout. Je ne demande jamais à personne d'être mon ami(e) et lorsqu'on m'envoie ce genre d'invitation, c'est pas sûr du tout que je dise oui. Le jour où je serai rendue à 100 amis Facebook, je pense que je vais fermer mon compte!
Twitter, vous connaissez? Pas moi. Ça me rebuterait de fréquenter cette tour de Babel où tout le monde parle et personne n'écoute. Ça me rappellerait trop d'anciennes réunions de travail!
Donc, vous voyez où je veux en venir? Ces phénomènes modernes que sont les réseaux sociaux, à mesure qu'ils passent de mode et qu'il s'en crée d'autres, plus nouveaux et plus performants, ils perdent leur essence « sociale » et nous éloignent les uns des autres, si l'on suit le courant. Et moi, j'ai toujours eu le don d'être à contre-courant...


















