lundi 11 juin 2007

L'orage


Cette photo n'aurait pas besoin de présentation, vous savez tout de suite qu'il s'agit d'un orage. Celui de vendredi soir dernier. En fait, l'orage avait déjà éclaté mais le ciel semblait encore un peu fâché malgré les rayons de soleil qui s'obstinaient à transpercer les nuages, ce qui diffusait une lumière étrange et menaçante sur le début de notre fin de semaine.

Vendredi après-midi, 16 heures, Crocodile Dundee est sur le point de terminer encore une grosse semaine de travail ardu à construire un autre château pendant que s'acharnent sur lui et son compagnon de travail, le vaillant Jano, les rigueurs de l'été. L'hiver est tout aussi rigoureux pour eux mais dans l'autre extrême. Ces gars-là ont le courage de chanter et de rire plus fort en compensation des inconforts qu'ils doivent subir dans leur travail. Je ne les ai jamais entendus se plaindre. Des fois, dans les pires situations, ils se disent en boutade qu'ils auraient donc dû aller à l'école plus longtemps! J'ai souvent le goût de leur rendre hommage pour tous leurs courages au quotidien mais ça, c'est une autre histoire...

Depuis le matin, donc, j'accumule sur le bord de la porte les bagages, les choses à ne pas oublier, la glacière qui se remplit tranquillement, les chaussures de marche, l'appareil photo, bien sûr, quelques lectures, un bon 10 litres d'eau, tout ce qu'il faut pour notre escapade de la fin de semaine au camp de Rapide Deux. Cette fois, on part vendredi plutôt que samedi, on se sauve comme des enfants qui font l'école buissonnière parce que cette fois-ci, particulièrement, on en a grand besoin, tout a été trop vite cette semaine, trop fort, trop énervant, juste trop, point. On nous annonce des orages violents mais on saura bien se sauver de ça aussi!

Je le vois arriver, fourbu, même sa boîte à lunch a l'air lourde mais son regard s'illumine quand il ouvre la porte, qu'il voit que tout est prêt et moi aussi, comme on avait convenu le matin. Il me dit : « On y va quand même, on annonce des orages violents? » et j'explique, enthousiaste, toute contente d'être heureuse (!) qu'on réussirait bien à s'en sauver, que du long du chemin, tout s'éclaircirait peut-être à mesure qu'on se rapproche du camp, qu'il fait clair très longtemps en cette saison, etc.

En quelques minutes, sa douche est prise, la boîte à lunch balancée à bout de bras jusqu'à lundi matin (là, elle est devenue ultra légère) et on part. Ouais, le ciel est gris pas rien qu'un peu. La radio du camion continue de diffuser des avertissements d'orages violents. Pas grave. On se sauve, on ne craint rien, on a l'impression que la nature est de notre bord. N'empêche que de traverser en bateau le fameux réservoir que constituent les rivières Outaouais et Darlens quand elles se croisent... il vaudrait mieux que l'orage soit terminé et que la vague ne déferle pas trop, après tout, notre bateau n'est quand même pas un transatlantique...

Sur la route 117, on plonge en plein dans le vif de l'orage. Les véhicules ralentissent, pluie abondante oblige. On voit passer les branches d'arbres à travers le déferlement d'eau, certains arbres plient tellement qu'on a l'impression qu'ils ne sont que roseaux. Il y aura des dégats, c'est sûr. Plus on avance, plus l'orage... fait rage. On décide alors d'arrêter au village de Cadillac le temps que ça se résorbe un peu, on en profitera pour souper au resto-bar-station service de l'endroit.

Et ça, c'est typique de chez nous, je trouve. Tout le monde se parle là-dedans, comme si on se connaissait tous depuis la petite école. On regarde dehors et on commente l'orage, les inquiétudes se manifestent, les histoires se fabriquent, les souvenirs refont surface, on parle de la fois où... et les camionneurs en ont long à dire, ils ont les toutes dernières nouvelles en direct de leur radio, ils connaissent bien les hasards de la route aussi. Deux couples du village, des habitués, étirent leur xième tasse de café, ils ne peuvent quand même pas s'en retourner chez eux par cette température-là, tout le monde en convient. Des gars de la mine pas loin sont arrêtés aussi, habillés en ouvrage, ils ne voyaient rien sur la route eux non plus. Des touristes en moto débarquent, trempés jusqu'aux os, ils parlent anglais et sont vite servis dans leur langue, ils comprennent qu'ils viennent d'arriver dans une sorte de no man's land où tout le monde semble se connaître! Une des serveuses semble inquiète, elle appelle chez elle pour savoir si ses petits sont bien rentrés, elle nous revient toute souriante, la voilà rassurée.

Curieusement, l'orage passe, se calme puis se termine en douce pendant qu'on nous sert nos assiettes. Tout le monde retourne à ses voisins de table, il n'y a plus cet esprit de famille qui était palpable tout à l'heure, cette angoisse vaguement partagée par la communauté, ce coude à coude qu'on a senti au plus fort des éléments déchaînés. C'est signe qu'il est temps de repartir. Cette courte période où le temps ne comptait plus au village global? De quoi tu parles, là?

Du village de Cadillac jusqu'au Rapide Deux, on voit que ça a brassé pas mal, que les arbres, comme les hommes, quand ils ne savent pas plier, sont bien mieux de n'être pas trop secs ni vulnérables...

On arrive à la marina où notre bateau nous attend, plein d'eau. On écope sans dire un mot. Il y a des silences qui valent bien des prières. Nous sommes seuls. Pas un chat. Peut-être qu'il fallait être fous pour partir quand même par cet avertissement d'orage violent mais la rivière, le ciel, la forêt, s'étaient liés pour faire surgir pour nos yeux ébahis des paysages spectaculaires, des couleurs étranges mais surtout, les parfums secrets de la forêt boréale. C'est là que j'ai pris ma photo. Dommage qu'il n'y ait pas le son ni les odeurs.

Six minutes plus tard, on arrivait au camp. On a débarqué en vitesse tout notre butin, ouvert toutes les fenêtres à moustiquaires, placé la bouffe dans les armoires, la forêt était d'un vert profond, ça sentait bon le sapin, la lumière si douce mettait de l'ambiance dans le camp. On a réalisé qu'on n'avait pas reçu une seule goutte de pluie, qu'on avait bien fait de faire confiance à la nature. Et puis, la pluie s'est mise à tomber doucement, un peu comme si elle avait voulu nous dire : « Hé, les fous, maintenant que vous êtes arrivés à bon port, ça ne vous dérange pas que je termine ce que j'avais commencé? »

9 commentaires:

Zed Blog a dit…

Quel récit palpitant! Excuse-moi, je vais fermer mon parapluie. Ohhh mon ordi qui est tout mouillé!

Très bien raconté, rythme impeccable, Zoreilles.

Vous êtes pires que des ados.

Zed ;-)

Henri a dit…

J'adore ce que tu racontes. J'adore la manière dont tu le racontes. Tu as du talent ma chère !

Et je voudrais aussi rendre hommage à tous les Crocodile Dundee qui oeuvrent dans la construction. J'éprouve du respect et de l'admiration pour ces gars-là.

Esperanza "ExLibrex" a dit…

Un texte qui se lit sans même qu'on s'en aperçoive tellement ça "coule"...

J'aime toujours lire tes histoires de camp, de bois, de fruits et d'animaux... Ça me fait toujours du bien. Surtout par les 31 degrés qu'il fait aujourd'hui dans mon coin! J'ai hâte de rentrer à la maison sur le bord de la rivière... Il n'y ventera pas, c'est certain. Ce sera chaud, mais c'est tellement plus agréable de subir cette température à la vue de l'eau que sur l'asphalte étouffante...

Encore merci pour tes écrits si "fins".

bibco a dit…

Ben moi ça me fait pleurer. Seigneur que je l'ai dans la peau ce bois. Cette région. Je ne le savais pas quand je suis partie...
Ton château dans le bois, il me fait rêver. Je me considère tellement chanceuse d'avoir eu tous les étés un tel refuge au bord d'un lac tant que j'ai vécu en Abitibi.
Il faut que j'y retourne cet été, c'est trop fort!
Et le resto à Cadillac...c'est tellement ça le monde de chez nous.

Anonyme a dit…

Encore une fois,je suis émue par la beauté de tes paroles... On peut presque sentir les parfums et sentir les odeurs que tu nous décris! Et puis c'est bien vrai qu'il faut faire confiance à la nature... Elle nous réserve toujours un tas de surprises! Et quand on la respecte, elle ne peut que nous respecter aussi... Encore bravo!

Noémie :-D

Zoreilles a dit…

@ Zed, Henri, Espéranza, Bibco, Noémie : Je serai brève...

:o)

:o)

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:o)

;o)

Vous savez comme le non verbal parle encore plus que les mots!

ulyssa a dit…

on sent l'herbe mouillée, l'ozone de l'orage, on entend les grondements, on reçoit les gouttes... zed a raison vous êtes pire que des ados, et c'est bien ce qu'on apprécie!!!
merci de tes visites régulières et de tes lectures pertinentes a bientôt

Anonyme a dit…

Salut
Je prends de tes nouvelles à travers tes billets.Tu raconte super bien notre quotidien en région, on vit au gré de la nature,et elle nous fait parfois de beaux clins d'oeil...J.T

André Bérard a dit…

Une photo comme je les aime. J'adore les ciels tourmentés par l'orage. Enfant, lorsque le ciel s'assombrissait, annonçant un orage imminent, ma mère m'assoyait sur ses genoux et nous assistions, depuis le balcon, au spectacle de la nature qui se déchaîne.

Très belle photo!