jeudi 25 janvier 2007

Lylas, mon frère autochtone


Depuis que je sais lire, la première chronique sur laquelle je me garrochais quand nous recevions le Sélection du Reader's Digest à la maison, s'intitulait : « L'être le plus extraordinaire que j'ai connu » et chaque fois, je trouvais des similitudes entre les gens qu'on décrivait dans ces pages et ceux qui faisaient partie de ma vie. D'ailleurs, j'ai toujours la certitude d'être entourée de gens extraordinaires dans ma vie...

L'un de ceux-là, c'est « mon frère » Lylas. Je peux me permettre cette familiarité avec lui puisqu'il a commencé, dès notre première rencontre, à m'appeler « ma soeur ». Il vit avec sa compagne, Evelyn, en forêt, loin de tout ce qui nous nous prive de l'essentiel. Comme l'enfant de la nature qu'il reste encore, il se contente de ce que l'environnement lui offre et il remercie l'animal de s'être sacrifié pour le nourrir, le loger, le vêtir, lui apporter quelques petits dollars. Algonquin de père et mère, il a vu le jour sur un plateau rocheux au bord de la rivière des Outaouais à Rapide Deux. Illustre représentant de ce peuple qu'on dit invisible, il ne reçoit aucun argent d'aucun gouvernement, il ne voit pas d'ailleurs pourquoi on le paierait pour vivre. Pour des raisons qui lui échappent, dès sa plus tendre enfance, il a été envoyé dans des pensionnats où on a voulu le dépersonnaliser complètement. C'était mal le connaître. Sa sagesse, sa bonté, sa profondeur et sa poésie, il les porte dans ses artères où qu'il aille.

Je me souviens qu'à l'école secondaire, je le côtoyais de loin, ayant quelques années de moins que lui, je le percevais quand même comme un être unique de qui il émanait quelque chose de fascinant. Voilà pourquoi nous nous sommes reconnus comme frère et soeur. J'ignore comment il fait mais il lit toujours dans mon âme comme dans un livre ouvert... Ce jour-là où la photo a été prise, quand nous sommes partis de sa cabane, pendant que Gilles s'affairait à partir notre motoneige, Lylas a marché vers moi en souriant, sans dire un mot, il m'a regardée avec une grande tendresse, a rabattu mon capuchon et attaché autour mon foulard, pour finalement mettre ses bras d'ours autour de mes épaules en me disant, droit dans les yeux « Prends soin de toi, ma tite soeur! »

Je crois qu'il vit en ermite parce que la bêtise de notre monde l'atteint trop. Il y a deux ans, à bord de l'avion d'un ami d'Evelyn, il a eu la chance de survoler le territoire que nous aimons tant et même en sachant tout ce que Domtar y avait récolté et ce qu'ils s'apprêtaient à y prélever encore, le paysage aperçu dans son ensemble du haut des airs l'a laissé complètement abasourdi et en larmes. Oui, en larmes. Les horribles machines qui avalent la forêt et la piétinent ensuite sans aucun respect pour la vie avaient fait des ravages beaucoup plus grands et irréparables que tout ce que ces gens des compagnies forestières nous avaient montré sur les cartes. Il a compris dans cet avion que de son vivant, il ne reverrait plus jamais la forêt qui l'avait vu naître.

Passer quelques heures avec Evelyn et lui, c'est un ressourcement, un bonheur infini. Parfois aussi, ils viennent nous visiter à la maison, ils nous font une joie immense à chaque fois. Lylas n'est jamais moralisateur ou revendicateur mais toujours plein de tendresse pour la nature humaine, il me fait quand même réaliser toutes les incongruités des choix de vie que nous avons faits jusqu'ici mais lui, n'en discute jamais. Les hommes libres sont rares mais j'en aurai connu au moins un.

Vivre au rythme de la nature, au gré des saisons, sans commodités, en respectant l'environnement et la vie, ça reste un luxe qu'on se paie les fins de semaine ou lors de congés. Pour lui et Evelyn, c'est une façon d'être au quotidien. Vivre ne lui coûte rien... ou presque. Ses seules dépenses vont pour renouveler des obligations administratives de notre monde même s'il en fait si peu partie, comme son permis de conduire, l'immatriculation de son vieux véhicule, etc. Pas d'hypothèque ni de compte d'électricité, son téléphone qui capte loin en forêt est jumelé à une vieille radio, on sait qu'il les ouvre chaque soir, entre 19 h et 20 h. Question de sécurité. Il chasse pour sa subsistance, partage les fruits récoltés, il trappe un peu aussi mais si peu, il pêche beaucoup sur son lac, ce lac qui ne lui appartient pas non plus et qui ne portera jamais son nom. À la belle saison, il cueille tous les petits fruits : fraises, framboises, bleuets, atocas, en plus des racines et plantes qui lui serviront à se soigner lui-même et à prendre soin des autres. Quand il sort de leur belle cabane, environ aux 2 semaines, il fréquente à peu de choses près deux entreprises : l'épicerie et la station service de Cadillac. La simplicité volontaire, il ne sait pas ce que ça signifie mais il l'a inventée!

Quand ils viennent chez nous, Evelyn et lui, il arrive qu'il me demande après environ une heure s'il peut prendre ma guitare et alors, il m'offre une chanson. Je ne saurais comprendre autrement qu'avec mon coeur de petite soeur les mots qu'il me chante dans sa langue d'origine mais il me semble que son chant m'enveloppe de douceur, de tendresse et de bienfaits, comme un séjour au pays perdu et retrouvé des ruisseaux, des lacs, des rivières, des arbres forts, des sous-bois protecteurs, de la nature si généreuse...

8 commentaires:

Qu'on se le dise... en rose ! a dit…

Héhé... j'ai l'honneur d'être le premier à laisser un commentaire dans ton carnet. ;-)))

Bienvenue dans la carnet-o-sphère, chère Zoreilles. Je t'attendais depuis longtemps. ;-)

Esperanza "ExLibrex" a dit…

Yessssssssssss! Mon week-end qui s'éclaire! Vraiment chouette de te retrouver, chez-toi, un peu...

Tu seras une de mes incontournables Zoreilles! Merci de "te lancer" ainsi! Cool! Vraiment!

Zoreilles a dit…

Ah ben là, je suis « déculottée » vous pouvez pas savoir... mais bon, ça va aller, je pense...

Tout juste hier soir, j'envoyais un courriel à mon ami, ce cher vieux Henri, lui disant combien j'hésitais à ouvrir la porte pour le moment sur mon univers.

D'abord, parce que ce carnet n'est pas encore à mon goût, que j'aurais voulu d'abord vous mettre en lien avant d'ouvrir les portes de ma modeste demeure et je n'aurais sûrement pas mis ma photo si j'avais su. En plus, n'étant pas encore dans le ton des actualités tout à fait...

Mais je suis tellement nulle dans les entourloupettes informatiques et virtuelles et ça, c'est ce qui m'a permis de mieux connaître mon ami le vieux Henri, en l'an 2000. Parce que le vieux Henri, c'est un as et pas juste en ce domaine, alors, je le consultais, comme ça, mine de rien, sachant combien il est discret et respectueux.

Je viens de comprendre que maintenant, quand je laisse un commentaire chez vous, puisque je fais partie de la carnetosphère, mon nom est souligné en bleu, devient « cliquable » et vous amène chez moi.

Pour quelqu'un qui hésitait encore, me voilà dans le bain! C'est aussi bien comme ça et puis, votre accueil me touche...

Je me sens maintenant comme si la belle visite que j'espérais un jour venait d'arriver à l'improviste alors que je n'ai pas grand-chose à leur offrir! Alors, ce sera comme dans la vie : « Bisou, bisou, rentrez donc, dégreillez-vous, je suis si contente de vous voir, pis regardez pas le ménage, on a tellement d'affaires à se raconter! »

Qu'on se le dise... en rose ! a dit…

WOOOWWW...

Mais c'est qu'on bien accueilli ici. C'est pas grave le ménage, y'a des choses vachement plus intéressantes à faire. Et puis, hmmm, c'est chaleureux...

Attention, la visite pourrait ne plus vouloir quitter. ;-)

Fredesk a dit…

Je te retrouve comme je t'avais laissée... les larmes aux yeux... ce que tu écris de Lylas... c'est Zoreilles 100% Zoreilles... humaine.

Merci.

:)

Solange a dit…

Allô Zoreilles, ici Normand.

Quel beau billet, quel beau témoignage de fraternité humaine, notre belle et bonne Zoreilles ! Quand j'ai vu la photo de Lylas, ton frère autochtone, et lu ton billet nous le présentant, j'ai tout de suite reconnu un personnage du roman que je suis en train d'écrire. Gabriel Carpentier, pilote de brousse est tombé dans les monts Torngat au Labrador. Après une marche éprouvante de plusieurs jours dans la neige, il retrouve la "civilisation". Il est hospitalisé à Sept-Iles, quand il reçoit la visite d'un compagnon de travail. Bien humblement, je te soumets ce passage de mon "roman":

Le lendemain après-midi, arriva un visiteur inattendu : Jos LongChamp. Quelle joie ce fut pour Carpentier de recevoir cet homme qu’il aimait tant ! Cet Indien innu de la réserve de Mingan, mécanicien chez Les Ailes du Nord. Combien de fois Carpentier avait-il été rassuré par le travail impeccable et sans failles de ce génie de la mécanique.

–Bonjour Monsieur Carpentier, dit Jos.
–Bonjour Jos, répondit Gabriel, ravi de le recevoir.

Jos était un monument de placidité, d’équanimité. Il donna une fraternelle poignée de sa patte d’ours à Gabriel et s’assit près du lit. Et il attendit. Il fixa Gabriel de ses yeux bridés et doux. Sa bonne grosse face de Montagnais à peine allumée d’un sourire timide, il attendait. En silence. Sa seule présence parlait pour lui et disait tout.

Et il attendait…

Sachant bien que Jos était un homme de peu de mots, Gabriel entama lui-même la conversation. Il lui raconta son aventure.

Jos écoutait, stoïque. Jos « savait ». Jos « comprenait ». Jos était un homme de la nature, descendant de ces Indiens nomades qui parcouraient tout l’Ungava et le Labrador depuis des temps immémoriaux. Il écoutait en silence, impassible. De temps en temps, il regardait par la fenêtre, comme s’il voulait illustrer les propos de Gabriel de sa propre vision du monde extérieur.

Quand Gabriel parla de ses souffrances, du froid, de la faim, Jos hocha la tête en guise d’entendement. Il regardait Gabriel avec, dans ses yeux, toute la compassion du monde. Et il hochait la tête en silence, imperturbable et serein. Son épaisse chemise à carreaux craquant sous la poussée des muscles. Massif. Imposant. Une tonne de granit.

Gabriel sentit toute la puissance ramassée de ce socle humain et cela le réconforta. Et cela le fit se sentir plus fort encore. Et il éprouva pour Jos une affection virile, violente.

Il voulut s’enquérir de sa famille :

–Mais, comment vont ta femme et tes enfants, Jos ?
–Bien, répondit Jos.

Et jugeant sans doute qu’il en avait assez dit, Jos se tut.

Qu’il était bon et généreux ce silence de Jos ! Qu’il était rempli de bienveillance ! Jos prodiguait ses vertus comme par irradiation. Sourdement. Comme un calorifère.

Puis, aussi discrètement qu’il était arrivé, Jos repartit. Sa puissante carrure se découpa un moment dans le cadre de la porte, il se retourna, salua une dernière fois et disparut. Et longtemps, son silence parla à Gabriel. Il lui parla de la rusticité de cet homme, de sa frugalité, de sa sagesse. La sobriété de son verbe, la retenue de ses gestes, la simplicité de sa vie et de celle de sa famille, tout chez Jos LongChamp parlait d’une existence bien aplombée. Et cela fit un bien immense à Carpentier qui se prit à sourire, les yeux dans le vague… en silence.

Zoreilles a dit…

@ Normand : Chaleureusement, bonjour, cher Normand, et merci de ce passage de ton roman que tu partages avec nous, une écriture attachante, une plume qui me ravit. Quelques questions me brûlent les lèvres : Mais quand vas-tu publier ça? As-tu trouvé une maison d'édition? Publieras-tu à compte d'auteur? As-tu publié autre chose avant? Mais où t'as pris ce talent-là? C'est un univers fascinant, sensible et si bien écrit que tu nous présentes là... Bravo et merci à toi. Merci pour tout.

Solange a dit…

Allô Zoreilles,

Merci de tes compliments, c'est trop d'honneur... Crois bien que je te trouve "indulgente"... (hi! hi! hi!) Mais ça me touche beaucoup, surtout venant de toi que j'admire tant.

Je ne pense pas être publié un jour. J'écris pour meubler mes loisirs et n'ai pas d'autres prétentions. C'est un roman d'amour et d'aventures (en aviation) que je me suis mis dans la tête d'écrire. J'ai été pilote dans ma jeunesse et c'est de là que je tire mon inspiration pour le côté "aviation" de mon roman.

Et Solange m'encourage et me pousse un peu dans le dos, car je suis un indécrottable paresseux. Et puis elle qui est si constante dans ses oeuvres, eh bien elle m'inspire et son exemple me fortifie...

Oui, j'ai déjà écrit autre chose: mon "autobiographie". Encore là, ce n'était pas pour être publié, mais pour laisser une trace de mon passage pour mes enfants.

Encore une fois, merci ma belle amie! Si tu savais combien tu illumines la vie de tous!!!

Normand
qui te fais la bise un million de fois x xxx xxx