mardi 17 avril 2007

MON PLUS MALHEUREUX CLIENT

J'ai pris cette photo l'été dernier chez moi. Cet arc-en-ciel pourtant lumineux et coloré contrastait dans ce ciel toujours orageux qui menaçait d'éclater encore à tout moment.

C'est la seule image qui puisse illustrer le récit que je veux vous faire aujourd'hui, aussi en guise de clin d'oeil à un ami lecteur qui aime quand je raconte mes histoires d'écrivain public. Comme il lance son 4e livre jeudi de cette semaine, j'ai eu l'idée de lui faire plaisir en me souvenant d'un client que je n'oublierai jamais, non pas mon pire client à vie mais presque!

C'est son frère, mon garagiste, qui me l'avait référé, en me disant que j'avais là une vraie mission, qu'Alain était révolté et malheureux, qu'il se sentait tellement victime d'une grave injustice qu'il était prêt à tout, même au pire, me laissant sur l'inquiétude de ce que pouvait être en réalité... le pire. Je me disais qu'il avait bien plus besoin d'un psy que d'une écrivain public mais je ne me sentais pas capable de refuser une telle « mission », surtout après avoir entendu son frère me supplier presque de l'aider.

Quelques heures plus tard, le téléphone sonne. C'est Alain. Il y a longtemps que je n'ai pas entendu sa voix, depuis le secondaire en fait. Tout a changé, ça s'entend. Il n'est vraiment pas bien, mes Zoreilles décodent rapidement sa détresse. C'est vrai qu'il est capable de tout en ce moment, d'ailleurs, il ne s'en cache pas lors de cet appel. Il veut rentrer armé dans les bureaux de l'organisme qui le méprise depuis 2 ans et tout détruire.

Je l'écoute pendant un bon 10 minutes en l'interrompant le moins possible ou alors, juste pour reformuler un propos, abonder dans le même sens que lui, suggérer ce qui pourrait faire la différence dans son cas, le faire verbaliser dans le sens de l'objectif souhaité. Il veut me voir, c'est urgent, je suis sa dernière chance! Je lui fixe rendez-vous le même soir à mon bureau, chez moi, sachant que mon conjoint sera présent. J'ai vraiment la trouille. Alain est une bombe qui pourrait éclater à tout moment.

Dès qu'il arrive, je l'accueille et lui présente mon conjoint qu'il connaît vaguement. Nous passons à mon bureau, il me déballe ses papiers tout en désordre, un dossier qui s'épaissit depuis deux ans. Pendant que je démêle ça et qu'il me raconte son histoire, la tension baisse un peu mais si peu. Il y a quelque chose qui se passe quand même, il ne me fait plus peur, sa détresse me touche et je sais que mes mots, s'ils sont bien choisis et correctement inspirés, pourraient faire la différence que lui ne peut plus faire dans ce qui le mine. Il a vraiment perdu le pouvoir sur sa vie, il n'a même plus de fierté, de dignité ou d'espoir que ça change. Il me répète sa menace « d'en supprimer une chr... de gang dans ce bureau-là avant de disparaître lui-même. »

Il est toujours près de moi lorsque je m'installe à l'ordinateur. Il ne parle plus, il écoute. Il est vidé de toute sa charge émotive, de toute sa violence. Je tape sur mon clavier en rédigeant à voix haute, calmement, en pesant chaque mot qui s'inscrira dans la lettre qu'il signera tout à l'heure. C'est en son nom que j'écris, une écrivain public ne signe jamais ce qu'elle rédige pour le compte d'un client... Je me sens dans un ailleurs si loin mais tellement là en même temps. Je termine la lettre et pendant qu'elle s'imprime, je me tourne vers lui...

Ce grand gaillard prêt à tuer quelques minutes auparavant pleurait comme un petit enfant. Comment a-t-il pu m'inspirer tant d'angoisse? En signant sa lettre, il a retrouvé sa dignité et sûrement un peu d'espoir aussi, parce qu'il m'a avoué que c'était la première fois qu'il avait l'impression d'être écouté depuis 2 ans qu'il se battait. Il m'a remerciée, m'a demandé combien il me devait. J'ai bien réfléchi avant de lui dire 15 $. Pour lui, c'était sûrement un prix honnête parce qu'il ignorait totalement la valeur de ce qu'il me demandait et moi, je cherchais surtout un prix qui puisse lui signifier le respect que j'avais pour lui et pour sa cause. Lui donner gratuitement le fruit de mon travail lui aurait enlevé le peu de fierté qu'il venait de retrouver.

Il m'a payé en me disant que ce n'était pas cher, que j'allais mourir pauvre et il m'a demandé ce qu'il pouvait faire pour moi. Il ne pleurait plus. Je lui ai demandé de me faire une promesse, d'aller le lendemain matin à ce bureau comme prévu, les épaules bien droites, le regard fier et que, armé de sa lettre, et seulement de sa lettre, il allait la déposer à qui de droit et agir comme l'homme qu'il était en ce moment, celui qui, avec courage et intelligence, fait respecter ses droits et n'accepte pas l'injustice.

Il est parti de chez moi comme ça et je savais qu'il tiendrait sa promesse. Alain était un être blessé, un écorché vif, mais un homme de coeur, de parole et je lui faisais confiance. Après son départ, j'étais anéantie, là c'est moi qui pleurais et j'ai senti le besoin d'exorciser tout ça avec ma guitare. « Écorché vif » est une chanson qui parle autant de lui que de moi, dans mes pires moments.

Écorché vif

J'ai chaud et j'ai froid en même temps
J'suis tout en Jell-O par en-dedans
Est-ce que j'ai soif ou bien sommeil
Pour l'écorché vif, c'est pareil

Le cadran de ma vie vient de sonner
Ça t'en fait tu d'la peine à toué
Quatorze dépressions en trois jours
L'écorché vif se désamoure

J'vas tu pouvoir bluffer longtemps
Ceux qui pensent que j'ai du talent
J'me désintéresse de ma plume
L'écorché vif se désallume

De plus en plus seul sur mon île
Isolé parce que trop fragile
Quand je suis moi-même, je dérange
Mais mon écorchure me démange

C'est tu la vie, c'est tu l'automne
C'est tu mes glandes ou mes neurones
Je suis souffrance à l'état pur
Un écorché vif, ça fait dur

Alors, si j'osais vous le dire
Peut-être qu'après je pourrais sourire
Ça mettrait un baume sur ma plaie
D'écorché vif, de faux-portrait

Sometimes in this world I don't fit
Because I am an écorché vif

8 commentaires:

Zoreilles a dit…

Épilogue : Je n'ai jamais revu Alain mais mon garagiste m'a dit que la lettre avait eu tout un impact et qu'il avait été reconnu comme un accidenté ou plutôt un blessé du travail.

Des argents ont été débloqués (un petit montant de 2 000 $) le jour même de sa viste dans les bureaux de la CSST. Alain a été suivi depuis ce temps par des médecins qui s'occupent de lui, de ses blessures. Il a travaillé un peu dans le garage de son frère mais pas longtemps, sa santé ne lui permet pas d'effectuer de longues heures de travail. J'ai de bonnes raisons de croire qu'il avait aussi un problème de consommation (drogues, alcool) qui ne faisait qu'ajouter à sa détresse...

Parler pour parler a dit…

@Zoreilles, merci pour ce billet. Vous portez bien votre nom.

J'aime pensé que si une personne avait été là pour le tueur aux USA, il n'y aurait pas eu de drame. Mais bon, il n'y a pas toujours quelqu'un pour désamorcer une crise.

Alainsteadele a dit…

J'ai entendu ce soir une citation qui, je trouve, est tres d'actualité et qui rejoint un peu vos propos.
" On a tout essayé,. sauf l'amour!"

Alain

Zed Blog a dit…

Zoreilles,

Me voilà contente d'avoir perdu le commentaire que je t'avais laissé, car je n'étais pas tout à fait d'accord avec.

D'abord, certainement tant mieux que la situation ait bien tourné.

Je crois qu'au Québec, on s'intéresse énormément aux agresseurs et peu aux victimes, héritage vicieux, notamment, de notre passé judéo-chrétien. Tendre l'autre joue, etc.

On a encore souvent tendance à se prendre pour de petits messies, missionnaires, à croire naïvement à une sorte de bonté universelle fondamentale, à la Jean-Jacques Rousseau, qui plus est, une bonté qui n'a besoin que de quelques gouttes magiques d'amour pour triompher de tout.

Tu as bien senti le danger, pourtant. Tu es bien chanceuse que la situation ait bien tourné, finalement. Mais il y a une partie imprévisible. Et au bureau, s'il avait tout à coup été submergé par des émotions incontrôlables? Le simple fait de se retrouver là, sans autre support que sa lettre et votre conversation, aussi efficaces que celles-ci t'aient semblé, tout aurait fort bien pu basculer.

Ouf.

On s'interroge sur les prédisopositions génétiques de certaines maladies mentales. Plusieurs scientifique accordent un minuscule pourcentage à ce qui ne relève pas, chez l'humain, du déterminisme génétique.

Comment différencier une dépression mineure, moyenne ou majeure, une dépression temporaire d'une psychose, entre autre, ou d'une maladie mentale évolutive?

Pour avoir cru, un temps, pouvoir guérir ou raisonner un jeune homme paranoïaque et failli y laisser ma vie et celle d'êtres chers, avoir aussi été à plusieurs reprises dupée par des schyzophrènes (la maladie n'est vraiement pas évidente et ça prend un bon bout de temps avant d'avoir des doutes), je passe mon tour, maintenant et laisse ce genre de trucs auz professionnels de la santé.

Heureuse de te compter parmi nous, encore!

Zed ;-)

Accent Grave a dit…

Ce qui importe c'est de lire ces tranches de vie tout à fait passionnantes. Vous n'avez presque pas le droit de ne pas partager cs épisodes avec nous.

Nous ne guérirons pas ceux qui souffrent de maladies difficiles à diagnostiquer mais si nous pouvions écouter un peu plus et surtout un peu mieux ceux avec lesquels nous causons, ce serait déjà ça!

Des tueries, il y en aura toujours. La majorité des tentatives sont heureusement désamorcées sans qu'on en entende parler, grâce à des gens comme vous. Les bombes vivantes sont parfois le résultat d'une indifférence maladive.

Accent Grave

Zoreilles a dit…

Si vous saviez comme vos commentaires me touchent et m'atteignent en plein coeur. Parfois, je pense que je n'écris que pour moi-même et puis, en vous lisant, je me félicite d'avoir en quelque sorte un peu provoqué d'aussi belles réflexions de votre part, des échanges qui embellissent ma vie et peut-être celles des autres.

@ parler pour parler : Oui, le monde entier pourrait changer si nous étions tous là les uns pour les autres.

@ Alainsteadele : « On a tout essayé sauf l'amour », comme votre phrase est vraie, je m'en souviendrai.

@ Zed : Ne crains rien, je n'ai jamais été en danger avec ce malheureux client et personne d'autre non plus, sinon, je n'aurais pris aucune chance. Si l'histoire a bien tourné, ce n'est pas à cause d'un drame auquel nous avons échappé, mais plutôt, d'une certitude que je ressentais au plus profond de mon être.

@ Accent Grave : Vous portez toujours un regard franc, noble, juste, sensible et réaliste sur notre monde. Je le redis, vous me semblez un grand pédagogue. Si vous n'enseignez pas, vous devriez, et ils auraient de la chance, ceux qui vous auraient comme professeur.

Malina a dit…

C,est le fun chez vous Zoreilles, de chez moi à Mont Laurier, j'ai la nette impression, chaque fois que je te visite, d'être avec une amie à prendre un grand café latté dans sa cuisine ..

Malina x

Zoreilles a dit…

@ Malina : Bonjour Malina et bienvenue dans ma « maison virtuelle ». Bien sûr que je t'offre un latté, je vais même t'accompagner tiens! C'est drôle que tu apparaisses aujourd'hui pour la première fois parce qu'hier, justement, j'ai croisé un ami commun, Daniel, qui me disait : « Heille, je connais quelqu'un de Mont-Laurier qui te lit! » et je lui disais que je ne connaissais aucune lectrice de Mont-Laurier. C'était donc toi? J'espère que tu reviendras. À bientôt!